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Mots rumeurs, mots cutter : au collège, l'apprentissage de la cruauté

Florent D. - 20.09.2014

Livre - Mots rumeurs - mots cutter - adolescents cruauté


Si l'éditeur Gulf Stream peut se positionner sans peine comme un éditeur avec une mission pédagogique, cela tient intrinsèquement à la qualité de ses ouvrages. Et le dernier livre de Charlotte Bousquet et Stéphanie Rubini, Mots rumeurs, mots cutter confirme une fois de plus cette vision : des questions contemporaines, des messages simples et des oeuvres dont il se dégage une saine intelligence. Et une sérieuse complicité entre les deux auteures. 

 

 

Stéphanie et Charlotte, nous les avions découvertes avec Rouge Tagada (toujours chez Gulf Stream), dans un livre évoquant une découverte sentimentale entre deux jeunes adolescentes.

 

Toujours dans cet univers de collégiens, c'est un autre phénomène pluriel que les auteures abordent : partant d'une simple relation amoureuse, on aboutit à une campagne de dénigration, et un immense sentiment de solitude. Il est difficile d'en dire trop, sans gâcher le plaisir de la lecture (spoiler résumé en fin d'article) et, finalement, la présentation de l'éditeur n'est pas mal choisie.

 

Elle exprime le désarroi, l'impuissance, l'abandon. 

 

Je me suis levée, les mains tremblantes. J'entendais des chuchotements, des rires dans mon dos. J'ai pris le morceau de craie, regardé les chiffres inscrits sur le tableau. Des fractions qui auraient dû être faciles, des fractions qui se délitaient devant moi, des chiffres bizarres, monstrueux, qui me frappaient comme les insultes et les ricanements, comme la vérité qui me sautait au visage...

 

Conclusions : les adolescents sont cruels. Mais il suffit d'un sourire, parfois, pour faire renaître un peu d'espoir.

 

 

Les petits mots que l'on s'échange, en cours, lorsque l'enseignant a le dos tourné, ont quelque chose de délicieusement désuet aujourd'hui. Alors que les messages fusent depuis les réseaux sociaux, par SMS, que les photos s'échangent avec une déconcertante simplicité, la rancoeur se déploie à toute vitesse. Un amour déçu, une vengeance qui tout à coup se profile, et la meilleure des amies devient soudainement la pire des pestiférées.

 

Drame moderne, qui a conduit l'éditeur Marvel à prendre part, outre-Atlantique, à une campagne dédiée à la lutte contre les humiliations, ou bullying, le livre parle tout simplement de ces gens qui vous aiment, et peuvent vous haïr si facilement. SI l'approche internet est assez peu développée, donnant au récit l'impression qu'il navigue entre deux époques – quelque part entre un avant smartphones omniprésents et un après – sa vérité n'en est pas moins juste, bien au contraire.

 

La parole tue, l'image ruine, et les tragédies naissent parfois de choses qui, à nous adultes, semblent si infimes. Comme si nous avions oublié notre propre enfance, et son lot de cruautés. Un conte tout à la fois joli et triste, qui se conclut sur une note d'optimisme essentielle. Les plus belles rencontres se font souvent dans la pire adversité.

 

 

 

[SPOILER]

Léa va sortir avec un garçon, Mattéo. Découverte de la sexualité, pudiquement, mais aussi les jeux, dans la cour, et les groupes qui s'observent. Au détour d'une soirée entre filles, Léa prend part au jeu Action ou Vérité, et accepte de faire un strip-tease, piégée par une fille jalouse, Lola. Elle va alors prendre une photo de Léa, lorsqu'elle enlève son soutien-gorge, et diffuser dans toute la classe le cliché.

Léa, du jour au lendemain, perd Mattéo, ses amies, et toute forme de respect de la part de ses camarades. Devenue la risée de la classe, elle est humiliée, insultée et progressivement, de plus en plus seule. Ses parents sont désemparés, comprenant bien que leur fille vit quelque chose de douloureux. Enfermée dans un lourd silence, Léa est condamnée à une année de haine. 

Ce n'est que grâce à une fille qu'elle avait jusqu'à lors ignorée, et dont, au plus fort de sa popularité, elle s'était méchamment moquée, qu'elle devra son salut. Les filles, Lola en tête, l'attendait dans les toilettes pour une nouvelle séance d'humiliation, en lui plongeant le visage dans les WC.