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Mousseline et ses doubles : la saga familiale de Lionel-Edouard Martin

Virginie Troussier - 27.11.2014

Livre - Littérature française - saga familiale - Années 50-60


Voici le dernier roman de Lionel-Edouard Martin, qui, une fois encore, donne l'impression d'être sorti de la bouche d'un poète centenaire à qui rien n'échappe des émotions de chaque âge, depuis le nourrisson qui s'agrippe à la vie du bout des doigts jusqu'au grand-père qui se dirige vers la mort, un papillon posé sur le pied. L'auteur entretient en effet avec les mots une relation fusionnelle, extrémiste, sentimentale, exigeante, les adjectifs pourraient continuer de s'accumuler, puisqu'il faut qu'ils vivent à travers les siècles selon lui. C'est donc sous cette plume qu'il nous présente une saga, particulière, écrite avec une caméra mentale dont les mouvements, fluides ou saccadés, sont autant de respirations de secours. Naviguant entre les générations d'une famille grevée d'absents, de pièces rapportées et de cœurs gonflés décrits avec une gourmandise inquiète, l'auteur joue avec les époques.

 

L'histoire est surtout celle de Mousseline, qui s'émancipe de la tutelle paternelle et rencontre Joseph. Avec lui, elle découvre, la ville, la littérature et l'amour. Que manquerait-il alors au bonheur ? De la fin du 19ème siècle à nos jours, Mousseline et ses doubles est le récit de plusieurs voix : celui d'un ouvrier devenu veuf à la naissance de ses jumeaux, celle de sa fille, Marielle (alias Mousseline) et celle de son petit-fils, Michel. Trois générations bousculées par l'existence, comme elle fait du mal, parfois. Il y a, chez Lionel-Edouard Martin, un indéfectible attachement à des racines intangibles. 

 

On le voit notamment à travers la narration du  petit-fils Michel  qui veut retrouver le temps perdu, mais il lui reste encore à saisir la richesse de ses souvenirs, enfouie dans une nature sublime où se dissolvent les êtres et les choses. L'écriture trépidante, au plus près de l'émotion, issue de la mœlle des personnages, saisit par ses ruptures de rythme, ses arrêts sur le détail qui résument tout, ses rafles émotives. Comme Mousseline, l'héroïne, qui scrute son horizon, si proche, si carcéral, pour mieux l'enjamber en pensée, Lionel Edouard-Martin perce à jour les pensées de ses personnages, et se jette dans ce gouffre de lucidité, pour en goûter toute l'acidité.

 

«J'avais, à force de lire et de scruter le plan, tout appris par cœur, et ça me chantait dans la cervelle – pour enfin parvenir à ce parc vert tilleul qui aurait bien pu se confondre avec un cœur dans ma petite leçon d'anatomie parisienne, où toutes les rues étaient des veines qui convergeaient autant vers le jardin que ma poitrine – tout ça, toutes ces rues dans ma poitrine ».

 

Impossible d'oublier Mousseline, si abîmée, si sensorielle, qui saura vite que tout ce qu'on vit s'accompagne d'une douleur sourde, dont on ne connait parfois pas la nature. Son bonheur sera coupé, mais une force intérieure qui sera développée la poussera à vivre, encore. Il y a une force humaine sidérante, dans ce roman qui vous happe comme une lame de fond.

 

« Et c'était bon, ta main dans la mienne, et dans chaque toile exposée tu voyais la mer dans le calme estival ; et même tu la voyais, par-delà les murailles, par-delà ce grand Paris, tu avais dans la bouche un goût d'iode, de sel ».

 

C'est de cette manière l'héroïne, qu'on l'a suit à grandes enjambées, dans sa découverte de l'amour et de la littérature. Tout s'entremêle toujours, tout est ardeur.

 

 « J'aimais leur nom, aux écrivains, je leur trouvais en accord avec leur écriture. Voltaire ou Balzac, c'était du sec et du costaud, Lamartine, une hirondelle, Flaubert, du granit, Zola vous sifflait à l'oreille comme une flèche ».

 

 

Michel le petit-fils, raconte l'histoire de Mousseline, sa tante, une inconnue si loin si proche, un fruit d'or dans son arbre généalogique, dont les miroitements l'aveuglent et l'éclairent en même temps. De cette figure, l'écrivain capte les ondes vibratoires encore très fortes, l'oreille collée sur un coquillage qui les abrita, on l'imagine, à plusieurs années d'intervalle. Les lieux ont aussi une mémoire, ils résonnent des cris de tous ceux qui les ont foulés, et la cacophonie peut être terrible pour qui s'arrête et écoute. Lionel Edouard-Martin ne prétend pas avoir l'oreille absolue. Au contraire, il semble avoir conscience de l'impossibilité de reconnaître la note juste, et préfère la grâce de l'à-peu-près, la fragilité du presque ça, la profondeur des zones floues.

 

« Nous avons tous, dans notre géographie personnelle, des Finistère mentaux, reliés à d'autres lieux par des routes, des voies ferrées, dont la longueur proportionnelle à nos désirs, nous semble interminable »

 

On garde ainsi au fond de son coeur un texte vivant qui vous prend dans ses bras pour ne plus vous lâcher, une langue vibrionnante qui donne l'impression d'être en formation permanente, comme les cellules d'un corps, avec des accélérations, des métamorphoses, des phases de stagnation, de plénitude. Lionel Edouard-Martin puise dans chaque décennie ce qu'elle a de meilleur pour l'insuffler aux arpenteurs du monde d'aujourd'hui. Il déterre les racines des êtres pour découvrir que leurs formes noueuses rappellent celles des fleurs fraîchement écloses. Sa plume ressemble au canif d'un grand-père, qui taillade des bouquets entiers laissant derrière lui des parterres de pétales dont il reste à décoder le dessin.