Mr, d'Emma Becker

Clément Solym - 06.06.2011

Livre - echarde - abnegation - douleur


« Mr » paraît pudique derrière ce titre minimal, comme haché, coupé de ses lettres et attributs. Trompeur. Il apparaît que le verbe se fait vite chair, les mots créant dans leur intégralité un langage du corps fantasmé, érotisé.

Emma Becker signe un premier roman d’une sensibilité à jalouser.

Ellie Becker a 20 ans, comme Emma l’auteure. Elle écrit simultanément « Mr » alors qu’elle vit une liaison avec un chirurgien quinquagénaire, connaissance de la famille, et passionné de Bataille et Calaferte.

Épistolaire, puis érotique, leur relation devient audacieuse, interdite presque incestueuse, inédite. Ils se retrouvent tous les mardis, dans une chambre d’hôtel à Paris pour un court instant, où ils savent à l'avance que les corps deviendront leurs seules paroles et promesses.

Au fil des pages, l’érotisme s’accentue frôlant son apogée, sans jamais l’atteindre, à tel point qu’il est tentant de se demander où cela peut mener. L’histoire, nous le savons dès le départ, est vouée à l’échec, mais le ton reste intelligemment mystérieux pour nous perdre dans un vertige érotique.

Si « roman » semble être le genre choisi, Emma ne rougit pas derrière Ellie. Elle rend à la littérature ses lettres de noblesse, en jouant de l’indicible. Si presque tout est raconté, elle peut être fière de donner derrière chaque mot, pesé, réfléchi, une puissante argumentation. La jeune Emma impressionne par la maturité de son style.

Certains auteurs prétendus "sulfureux" s'étonnent du courage qui consiste à briser des interdits pulvérisés depuis des années. « Mr » impressionne, non pas avec ses scènes érotiques transparentes, racontées sans pudeur, mais plutôt par la capacité de l’auteure à précisément écrire des désirs.

Ellie et « Monsieur » deviennent des figures littéraires en apparaissant comme des personnages hautement problématiques.
 
Monsieur est marié, Ellie a 20 ans, une flopée de garçons à ses pieds, ils ne se connaissent presque pas, ne partagent que des draps. Où se situe l’attirance ? Dans l’éphémère, le péremptoire, les parenthèses ? Le corps de l’autre, ou sa totale dévotion ? La séduction ou la soumission ?

Ellie détaille chacune de ses émotions, mais écoute aussi le moindre sursaut ou souffle du mystérieux Monsieur. Elle retranscrit chaque geste, mot, et les dissèque au scalpel.

La jouissance est analysée, le plaisir justifié. « Mr » s’apparente à une mécanique des hommes, écho moderne à Calaferte.

Emma Becker nous a prouvé, si tant est qu’il faille encore le faire, que le corps n’est pas si mécanique que l’on croit. Sa littérature à elle vient de sa chair.