Mystères et puissance du règne animal : pourquoi le saut des baleines ?

Cristina Hermeziu - 02.04.2015

Livre - Nicolas Cavailles - saut baleines - règne animal


Ce n'est pas un cétologue qui répond. C'est un écrivain qui ose faire des sauts périlleux à la surface de sa prose pour éclabousser l'assistance d'une inattendue écume métaphysique. Traducteur du roumain et éditeur de Cioran dans la Pléiade, Nicolas Cavaillès signe avec Pourquoi le saut des baleines son deuxième récit paru aux éditions du Sonneur. Son précédent titre, Vie de monsieur Leguat, a remporté le prix Goncourt de la Nouvelle en 2014.

 

Pourquoi le saut des baleines prend la forme d'un inventaire incantatoire d'hypothèses autour de cette étrange habitude des mammifères océaniques de bondir « sans loi ni finalité » dans les airs. Mais pourquoi, donc ? Est-ce l'ennui ? (Est-ce la nuit ? presque aveugles dans les profondeurs qu'elles appréhendent autrement, les baleines sont livrées à leur propre intériorité…)

 

Est-ce l'angoisse face à l'ankylose à laquelle l'aquarium planétaire les condamne ? Est-ce pour la chute en soi, « avant-goût de la lourdeur incommensurable qui serait la sienne » si le cétacé s'échouait ? Est-ce pour se procurer « une impression de légèreté et de nudité formidable » ? Pourquoi exercer cet éphémère « ailleurs » dont l'animal « contemple les paysages sous forme d'ultrasons brouillés par le vent » ?

 

Est-ce par mélancolie, est-ce parce que c'est absurde ?

 

Ce questionnement intranquille et poétique qui tournoie sans cesse autour du sujet fait de l'image du saut de la baleine une figure de la révélation, de l'intuition. Comme des vaguelettes sur la vaste plaine marine, les questions s'enchaînent, les hypothèses bondissent et déferlent tendrement autour de ce monstre mystérieux qui habite tout discours, fût-il amoureux : le pourquoi. « Ce maudit pourquoi se nourrit de tout, et ne recrache rien : dans le fond, on ne sait jamais pourquoi rien du tout. » 

 

Pourquoi le saut des baleines est un petit et somptueux traité de métaphysique. « Biologiste » documenté et littéraire féru de philosophie, Nicolas Cavaillès feint de prendre au sérieux le ballet sauvage de quelques créatures lourdaudes pour nous apprendre la subtilité du saut. Les baleines bondissent-elles à cause d'un atavisme et/ou grâce à un pressentiment visionnaire ? Lesté d'un héritage immémorial, l'être humain tente d'effleurer son futur accouchement astral. « L'instant et l'écume d'un saut lambda apportent peut-être leur pierre à l'édifice de quelque éruption cosmique, ou de quelque épuisement terrestre. »

 

 


 

 

Dissertant du saut des baleines à bosse, des rorquals bleus, des cachalots pygmées ou d'autres cétacés, Nicolas Cavaillès parle surtout de lui-même. Qui, sinon l'écrivain, ose briser la surface de la vie, bondir sans loi ni finalité, et asperger l'univers de ses étincelles éphémères ? On guette donc son prochain saut, tout aussi inutile, tout aussi gracile que ce petit livre superflu et précieux.