N'essuie jamais de larmes sans gants : "je veux dans ma vie pouvoir aimer quelqu'un qui m'aime"

Cécile Pellerin - 02.11.2016

Livre - Littérature suédoise - sida témoignage - homosexualité


« Tant que des milliers de pédés seront persécutés, harcelés, emprisonnés, assassinés à cause de leur amour, l’homosexualité ne sera pas une question de vie privée ». Véritable phénomène littéraire en Suède (500 000 exemplaires vendus pour 9 millions d’habitants), le livre de Jonas Gardell (écrivain, animateur télé et humoriste), contient en lui un pan de l’histoire contemporaine de nos sociétés occidentales, trop vite oublié, et qui réapparaît brutalement, douloureusement, le temps d’un roman, à la fois comme une nécessité, un devoir de mémoire.

 

Incontournable et tellement utile.

 

Exceptionnel, à bien des égards, il livre au lecteur beaucoup plus qu’un plaisir romanesque. Précis, inspiré probablement d’une réalité très personnelle, enrichi de documents d’époque, il constitue un témoignage engagé et bouleversant de la condition homosexuelle dans les années 80, ravive avec une implacable exactitude les sentiments de peur, de honte ou d’exclusion face à l’arrivée du sida ; accuse ou indispose, fragilise, rend triste, mais jamais ne sombre ni ne renonce, tout imprégné d’amour, de joie et d’espoir. Car, même si la mort et l’insoutenable souffrance hantent ce livre, le lecteur accompagne délibérément les personnages, se mêle à leurs destins, intensément et sans détour. Inéluctablement impliqué.

 

 

A travers plusieurs histoires individuelles intimement mêlées où s'imbriquent, en un mouvement narratif toujours fluide, des souvenirs d'enfance, des témoignages de personnalités réelles, des articles de presse de l'époque, Jonas Gardell raconte le parcours ordinaire de jeunes suédois venus s'installer à Stockholm pour s'émanciper du jugement parental et tenter de vivre leur homosexualité de manière plus libérée, grâce à l'anonymat d'une grande ville. "Vous deviez voyager si loin pour arriver enfin chez vous".

 

"Il remodèle la honte. Il va en faire une identité et une fierté."

 

Ainsi, si la capitale suédoise se montre plus tolérante, s'il existe des endroits destinés aux homosexuels, s'il est plus facile d'assouvir ses désirs sexuels, l'homosexualité reste encore, aux yeux de bien des citoyens, une anormalité, une déviance sexuelle, une maladie mentale honteuse et répugnante qu'il est préférable de cacher. Rares sont les coming out à cette époque.

 

Rasmus, Benjamin, et leurs amis, vivent leurs amours, assument leur différence mais entre eux,  souvent dans l'indifférence ou le silence pesant, l'incompréhension ou le rejet de la famille mais avec un sentiment de liberté puissant et galvanisant. Jusqu'à l'arrivée du sida, maladie inconnue, qui progressivement, consume la vie à la hâte, engendre d'horribles souffrances, isole et discrimine davantage. Met à terre.

 

"Dans une ville où la plupart des gens continuent de vivre comme si de rien n'était, des hommes jeunes commencent à tomber malades et à perdre du poids, à s'étioler et à mourir. Ce sont des homosexuels qui meurent. A la rigueur, des bisexuels. Pas des hétérosexuels."

 

Moins viscérale peut-être que l'écriture d'Hervé Guibert, celle de Jonas Gardell, vivante et dialoguée, détient néanmoins une force incroyable, capable de saisir au plus près l'atmosphère et le réalisme de ces années si particulières. Dans ce texte dense et ambitieux, d'une tonalité quasi-cinématographique, le lecteur suit les personnages  avec une telle proximité qu'il ressent avec la même brutalité l'incompréhension des parents (pourtant attentionnés) de Rasmus ou de Benjamin, perçoit leur honte respective mais partage aussi tout l'amour de la relation familiale.

 

De la même manière, il est éprouvé, dérangé par les descriptions crûes de rencontres d'un soir dans des lieux glauques, ému par la fragilité des jeunes personnages,  bouleversé par leur impuissance face à la tragédie qui s'annonce.

 

"C'était comme une guerre menée en temps de paix."

 

Exhaustif, dérangeant, le récit rappelle volontiers et avec effroi la façon dont les premiers patients atteints du sida furent traités (et abandonnés) non seulement par la société en général, craintive et peu ou mal informée mais également par le personnel soignant, car souvent considérés comme des malades de second ordre, responsables de la maladie, de surcroît contagieuse et transmissible à des innocents. "Comme une punition à endurer […] Il est si seul et esseulé que sa solitude finit par l'envelopper comme un drap."

 

Lire un extrait de N'essuie jamais de larmes sans gants

 

 

Cynique parfois, terriblement triste, hanté par la mort, à la fois courageux et sincère, âpre et accablant, ce roman, dont on souhaite qu'il se lise pendant longtemps, retentit comme une victoire.

 

S'il place le lecteur, par moments, en position d'inconfort et de doute, il lui permet également, s'il n'a pas vécu cette période, de mieux comprendre la déflagration de l'arrivée du sida et s'il l'a vécue de se souvenir et de se rendre compte, malgré tout, de certaines avancées sociales même si la lutte contre les discriminations envers les homosexuels reste d'actualité.

 

Redoutablement efficace pour prévenir d'une maladie qui n'a pas disparu, ce livre, s'il était français, serait déjà un succès national, salué unanimement par toute la critique. Aussi, n'attendez pas, devancez-la !

 

Une leçon de vie éblouissante et inouïe, indispensable à partager. Et qui rend meilleur !

 

Ce livre a fait l'objet d'une mini-série télévisée en Suède, (suivie par un téléspectateur sur deux). 

 


Pour approfondir

Editeur : Gaia
Genre : litterature nordique
Total pages : 588
Traducteur : jean-baptiste coursaud et lena grumbach
ISBN : 9782847207163

N'essuie jamais de larmes sans gants

de Jonas Gardell

Rasmus quitte enfin la Suède profonde pour Stockholm où il va pouvoir être lui-même et ne plus se faire traiter de pédé mais l'être vraiment. Benjamin vit dans les préceptes et le prosélytisme inculqué par ses parents. Sa conviction vacille le jour où Paul, qu'il est venu démarcher, l'accueille avec simplicité et bienveillance, et lui lance "Tu le sais, au moins, que tu es homosexuel ?" Rasmus et Benjamin vont s'aimer, et l'un d'eux va mourir, comme tant d'autres. Ils étaient pleins de vie, une bande d'amis qui s'étaient choisis comme famille. Ils commençaient à être libres lorsque les premiers malades séropositifs au VIH furent condamnés à l'isolement. Pour la première fois en France, LE roman suédois sur les années sida, une épidémie mortelle inconnue, face à la quelle toutes les politiques sociales ou sanitaires échouèrent.

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