Ne préfère pas le sang à l’eau : Survivre en eaux troubles

Cécile Pellerin - 05.02.2018

Livre - Littérature française - réfugié - liberté


Les deux premiers romans de Céline Lapertot (Viviane Hamy) furent deux lectures puissantes (Et je prendrai tout ce qu'il y a à prendre ; Des femmes qui dansent sous les bombes), exaltées par une écriture cinglante, âpre, redoutable et d’une maîtrise impressionnante, si singulière, très belle.

 



Dans ce troisième récit, là encore, le style et la tonalité harponnent le lecteur dès les premiers mots et l’entraînent vers une destinée sombre et désespérée mais l’histoire, plus allégorique et mystérieuse, demeure un peu lointaine et les personnages, trop insaisissables pour qu’il s’y attache en profondeur et durablement.
 

Situé dans un  avenir proche mais non défini précisément et dans une ville imaginaire, le roman de Céline Lapertot (sorte de conte philosophique) s’empare de problématiques actuelles (migrants, extrémisme politique, démocratie vacillante, absence de liberté) et, sous forme de récits alternés, raconte le destin de plusieurs personnages liés entre eux par une catastrophe climatique.
 

Privés d’eau dans leur pays, des réfugiés assoiffés arrivent jusqu’à Cartimendua, un eldorado qui détient une immense citerne d’eau. Là, ils pourront s’abreuver et commencer une nouvelle vie. Seulement la population de cette contrée se méfie des étrangers (les nez-verts) qui arrivent et menacent son équilibre. Méfiante, hostile, elle n’est pas unanimement disposée à partager cet élément vital et lorsque la citerne explose, un pouvoir tyrannique exerce son contrôle et rationne. Avec force et brutalité.  Une forte haine.
 

“Comment vivre, comment envisager l’avenir dans un monde où quelques citernes explosées valent l’ouverture des camps et l’expulsion des nez-verts.”
 

Certains habitants, solidaires et humanistes luttent cependant, par les mots ou par les armes, contre cette dictature et tentent de construire une société ouverte et plus tolérante où l’étranger a sa place.
 

“Moi je voulais juste de l’eau. Puisqu’il paraît que c’est l’eau qui nous donne tout, à commencer par la vie […] Et maintenant je suis morte. Morte dans l’eau […] Mais je peux le promettre, j’aurais partagé le peu d’eau que j’aurais trouvé, si on me l’avait demandé. La pauvreté accable mais ne nous aiguise pas comme des aigles. Je savais être douce […] Nous ne voulions pas déranger.”
 

Des tragédies humaines où les enfants ne sont pas épargnés, où la peur, la violence, la douleur, la peur de la douleur et la mort colorent chaque page, se déploient avec une gravité et un désespoir teintés de symboles et de métaphores parfois surabondants (et pas toujours limpides).
 

Le lecteur est alors un peu mis à distance, privé d’un accès spontané, immédiat, sensible, au sujet qui pourtant le retient et l’interpelle d’ordinaire, même si certains passages, notamment ceux qui mettent en scène la petite réfugiée sont d’une force réaliste hypnotique et magnifique.
 

Néanmoins, il semble impossible de ne pas poursuivre la lecture, ni de s’interroger soi-même sur le regard porté vers ceux qui fuient la guerre ou la pauvreté et tentent d’arriver jusqu’à nous. Incontournable aussi, le trouble, le malaise dont se pare notre conscience lorsqu’elle éprouve (âprement) notre capacité à accueillir, à être solidaire.
 

Un livre qui nous implique et nous engage. Avec exigence.
Roman sélectionné pour le Grand Prix RTL-LIRE 2018.

Céline Lapertot - Ne préfère pas le sang à l’eau - Viviane Hamy – 9781097417048 – 152 pages – 17 euros




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Pour approfondir

Editeur : Viviane Hamy
Genre :
Total pages : 152
Traducteur :
ISBN : 9791097417048

Ne préfère pas le sang à l'eau

de Céline Lapertot

" Ses romans sont un long cri de fureur proféré avec une tranquille, presque douce obstination, celle d'une Antigone revenue d'entre les morts ; jamais elle ne cédera. " Elle " Cette sensation de fin du monde, quand tu as dix ans et que tu comprends, du haut de ton mètre vingt, qu'il va falloir abandonner la sécheresse de ton ocre si tu ne veux pas crever. Je serais restée des millénaires, agenouillée contre ma terre, si je n'avais pas eu une telle soif. Maman a caressé la peau de mon cou, toute fripée et desséchée, elle m'a vue vieille avant d'avoir atteint l'âge d'être une femme. Elle a fixé les étoiles et, silencieusement, elle a pris la main de papa. On n'a pas besoin de discuter pendant des heures quand on sait qu'est venu le moment de tout quitter. J'étais celle à laquelle on tient tant qu'on est prêt à mourir sur les chemins de l'abîme. J'étais celle pour laquelle un agriculteur et une institutrice sont prêts à passer pour d'infâmes profiteurs, qui prennent tout et ne donnent rien, pourvu que la peau de mon cou soit hydratée. J'ai entendu quand maman a dit On boira toute l'humiliation, ce n'est pas grave. On vivra. Il a fallu que je meure à des milliers de kilomètres de chez moi. "

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