Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Norman Manea ouvre les tiroirs de l’exil

Cristina Hermeziu - 25.09.2017

Livre - Littérature roumaine - exil


Relire Norman Manea –  ses récits biographiques « Le retour du hooligan. Une vie », prix Médicis étranger en 2006, ou encore les nouvelles de « L’heure exacte » (Seuil, 2007) – revient à être frappé de plein fouet, une fois de plus, par la force inouïe, bienfaisante, de son verbe face à l’adversité du destin.
 

Né le 19 juillet 1936 à Suceava, en Bucovine roumaine, « heureux dans un monde heureux, solaire », l’enfant est déporté, avec sa famille, comme toute la communauté juive de la région, dans un camp de concentration en Transnistrie. « C’est à cinq ans seulement que j’étais devenu un danger public, le produit impur d’un placenta impur » remémore-t-il, de sa plume poignante, dans « Le retour du hooligan ».
 


 

Rentré en Roumanie, Norman Manea devient après la guerre ingénieur en hydrotechnique, métier concret et option « virile » qu’il oppose aux pièges du système et à ses propres chimères fluides et féminines, sculptées dans des mots « à caractère nébuleux et infini ». A partir de 1974 il se consacre exclusivement à la littérature, vécue de plus en plus comme sa vocation authentique, d’éternel « survivant ». Le régime communiste ne goûte guère ses écrits et, sous la dictature de Ceausescu, l’écrivain s’exile à Berlin en 1986, puis bientôt à New York, où il vit aujourd’hui et enseigne la littérature européenne à Bard College.
 

Auteur d'une trentaine de romans et essais traduits dans vingt langues, Norman Manea tisse une saisissante et lumineuse élégie de l’exil : les souvenirs, forts et pudiques, de l’enfant rescapé de la déportation qui nourrissent ses nouvelles alternent avec une réflexion troublante sur la condition de l’écrivain « disloqué », dans ses nombreux essais. Tel un fil à plomb, sa phrase vibrante est constamment en quête de sens, comme si explorer à l’infini l’identité, le déracinement et l’adversité était pour l’écrivain le seul moyen d’indiquer la direction de la vie, verticale.
 

« La profession d’ingénieur ne pouvait me protéger de rien et ne me convenait en rien, mais à vingt-trois ans ce ne sont ni les déceptions, ni les confusions, ni l’insondable ennui qui dictent leur loi au calendrier. La rue, les chambres, les visages dissimulés dans le mystère du quotidien, les femmes, les livres, les amis, intensifient le champ magnétique de l’être en devenir que nous sommes. » (« Le retour du hooligan », traduit du roumain par Nicolas Véron, Seuil, 2006, p. 129).
 

Couronnés par de nombreux prix et souvent donné pour Nobélisable, Norman Manea a reçu notamment Le Médicis étranger en 2006 et récemment le Prix FIL, la plus haute récompense destinée à une œuvre de langue latine, à la Foire internationale du livre de Guadalajara de 2016.
 


 

Et pour cause. « On habite une langue, aucunement un pays », a-t-il l’habitude de répéter, en écho aux tourments d’un autre exilé célèbre, le poète juif d’expression allemande Paul Celan, né à Cernăuți en 1920, naturalisé français en 1955, mort à Paris en 1970. « A New York j’ai continué à habiter la langue roumaine, comme Paul Celan habitait la langue allemande à Paris. » écrit Norman Manea dans La Cinquième impossibilité (essai, Seuil, 2013), en hommage au poète qui avait su donner, bien au-delà de toute « idéologisation des destins malheureux », la plus profonde expression lyrique de la tragédie de l’holocauste. L’un à Paris, l’autre à New-York, avec son compatriote de Bucovine, « pays de hêtres et de livres », Norman Manea a en commun non seulement les origines et l’horreur de la déportation en Transnistrie, mais aussi le paradoxe d’avoir gardé la langue natale comme unique bouée de sauvetage capable d’amplifier autant que d’annuler le désert de l’exil. Indésirable, Norman Manea a fui le « communisme byzantin » de son pays dans les années 1980 pour mieux s’enraciner dans la langue roumaine au-delà de l’océan.
 

« Il ne me restait plus qu’à emporter ma langue avec moi, comme une maison. La maison de l’escargot. Sur quelque rivage que j’échoue, elle serait pour moi, je le savais, le refuge infantile de la survie. » (« Le retour du hooligan », p. 246)
 

Contrairement à Cioran – le Roumain devenu le plus grand styliste de la langue française - , Norman Manea ne s’est jamais départi du verbe qui l’a fait naitre en tant qu’écrivain, « extirpé » certes par l’exil, mais jamais « disloqué » d’un territoire hautement universel, la littérature. Traduits de sitôt en français, ses écrits forment un imposant confessionnal à tiroirs où l’écrivain fait parler ses hallucinations biographiques et fictives, mélangées jusqu’au vertige. A l’instar du recueil Les Tiroirs de l’exil. Dialogue avec Leon Volovici, (traduit par Nicolas Cavaillès pour Le Bord de l’eau en 2015) – un concentré de paradoxes vécus, qui creusent au plus profond de l’être « la matière de (ses) heures d’esseulement ».

A l’image de son recueil de nouvelles L’heure exacte (traduites par Alain Paruit, André Vornic, Marie-France Ionesco et Odile Serre pour Seuil en 2007) où le récit « Le Thé de Proust » est un chef d’œuvre littéraire, ciselé avec délicatesse et cruauté : lorsque l’enfant rescapé sirote son thé de secours, le narrateur s’engouffre dans la béance de cet instant proustien pour évoquer le fantasme de l’unique morceau de sucre que le grand-père avait eu l’idée de conserver et d’accrocher tous les jours devant la tribu en détresse, réunie par une cérémonie quotidienne autour d’« une tasse brûlante d’eau verdâtre ».
 

Le (re)lire et surtout l’écouter : sage et enjoué dans ses interviews, Norman Manea sait évoquer les griffes de sa vie et les sarcasmes de l’Histoire d’une voix chaude et stable, qui fait place tantôt à son humour presque british, tantôt à sa vulnérabilité lucide, héritage de l’Europe de l’Est.
 

[Extraits] La cinquième impossibilité de Norman Manea


De passage à Paris – ville qu’il qualifie de « non - New York », Norman Manea est invité par l’Institut Culturel Roumain à ouvrir les tiroirs de l’exil à la Maison de la poésie le 28 septembre. Occasion de découvrir une pépite moins connue, un long poème dédié à son père et à Primo Levi : écrit en 2005 et traduit dans dix langues, Parler à la pierre est un hymne humaniste d’une actualité poignante. « Demandez-vous/si c’est un homme/celui qui devient projectile. //Un homme//riche de jours et de nuits, /les superbes jours et nuits/de l’incertitude. »  

 

Norman Manea – Le retour du hooligan, une vie – Editions Seuil – 9782020832960 – 22,80 €


Pour approfondir

Editeur : Seuil
Genre :
Total pages :
Traducteur : marily le nir et odile serre
ISBN : 9782020832960

Le retour du hooligan, une vie

de Norman Manea

Né en Bucovine en 1936, Norman Manea a été déporté dans un camp de concentration en Transnistrie, en 1941, comme l'ensemble de la population juive de cette région. Ses grands-parents y périront. A son retour, en 1945, il est fasciné par l'utopie communiste. mais s'aperçoit très vite de la réalité cruelle, perverse et tragi-comique de ce régime totalitaire. Dès lors, la littérature se présente à lui comme un véritable refuge. Poussé à l'exil en 1986. d'abord à Berlin-Ouest, puis à New York, il se voit privé de son dernier

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