Nos cheveux blanchiront avec nos yeux

Clément Solym - 08.08.2011

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C’est un beau livre, presque précieux, soigné, que nous avons entre les mains. Il n’est pas toujours nécessaire d’entamer une chronique par cette présentation, pourtant ici, la forme en elle-même pourrait tenir lieu d’incipit. Papier épais, typographie majestueuse, il y a quelquechose de noble derrière les mots de Thomas Vinau. On le sent, comme une promesse secrète, sous-jacente, qui nous souffle « bon voyage ».

Car il s’agit bien de voyage dans ce livre, voyage géographique et intime d’un jeune homme, Walther, qui décide d’aller vagabonder, par ci par là, des Flandres laiteuses à l’Espagne éclatante, avant de fermer la parenthèse, et retourner à l’essentiel, celle qui a su le laisser partir et attendre leur enfant. La première partie du livre raconte ainsi les péripéties et paysages des grands lointains, et la deuxième s’arrête sur la vie plus lente, plus sage, d’un homme devenu père.

Construit sur des billets aux allures de poèmes, guidé par cette maxime de Blaise Cendrars « Quand on aime il faut partir », l’histoire ne tient qu’à un fil. Entre le « dehors du dedans », « le dedans du dehors », la frontière (géographique) reste mince. Si le voyage est toujours perçu comme une façon de se retrouver, une manière de rester face à soi-même, les mots de l’auteur ne diffèrent pas vraiment selon le lieu.

Au final, peu importe. L’essentiel est à l’intérieur de ce corps que l’on peut balader de droite à gauche, mais l’âme, le solide ne bouge pas. Et c’est ici que la distance se créé. Avec les autres, le reste du monde, avec lui-même. Nous-mêmes ?

« J’ai l’impression d’être de plus en plus loin de ce que je vois. De plus en plus à l’intérieur de moi. De capter la réalité à la longue-vue. C’est classique. On se dit tiens il pleut, et il fait déjà beau. On se dit je l’aime, et elle est déjà partie. On se dit c’était bien et c’est fini. »

Les « mots feuilles mortes », comme le définit l’auteur, tombent, un à un, bercés par cette belle maladie, la mélancolie. Le sentiment que tout est fini, ou n’a pas commencé, ce sentiment que la vie nous échappe, qu’elle est ailleurs, qu’on n’y est pas encore.
Pour l’auteur, c’est en écrivant au ras-des-choses, en décrivant ce qu’il vit et voit, ces petits riens, que le fossé se creuse.
En feuilletant une édition des Sonnets de Shakespeare, il tombe sur cette phrase : « Car les plus douces choses s’aigrissent par la contagion de leurs actes, les lys qui pourrissent sentent bien plus mauvais que les herbes vulgaires ».

Alors que fait-on de ce sentiment ? Qu’est-ce qu’on en fait de « de mon amour maladroit. De la roulette russe du temps. De la fatigue et la colère. La joie béate et l’impuissance. La peut de gâcher ou de perdre. »
Aller au-delà de la constatation, l’écrire, le dire, est sûrement une première manière de vivre. C’est ainsi qu’il mêle ce désespoir avec cette envie de s’en sortir, de s’élever, de dire je t’aime. L’écriture est un bon remède, elle réconcilie avec l’existence. Au moins, on peut lui accorder de « donner une prise valable sur tout ça ». Ecrire serait alors sûrement ce retour à l’essentiel, l’ultime boucle du voyage. Ce serait avancer. Et, dans notre position de lecteur, c’est aller dans la même direction.

A la fin de ce roman, sensible, qui sonde les reins et le cœur, on est comme rasséréné. La littérature permet définitivement de mieux comprendre ce qui dans le vécu de chacun palpite sans mot. Thomas Vinau nous le prouve avec grâce.

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