Notes de voyage de Laurent Jouannaud: "Candide ou l'optimisme" de Voltaire (1694-1778)n'est pas ma tasse de thé

Les ensablés - 21.09.2014

Livre


candideCher Hervé, je suis heureux de retrouver votre blog et de partager avec nos lecteurs mes impressions de lecture. Après un été consacré aux romans policiers, à des curiosités, à trois ensablés (Kléber Haedens, Henri Duvernois, Georges Blond), j’ai voulu revoir un grand classique. Je viens de relire Candide ou l’optimisme, de Voltaire. C’est un monument quasiment sacré dont on vante le fond et la forme, un chef d’œuvre de légèreté et d’esprit doublé d’un chef d’œuvre de tolérance et de sagesse… Voilà pourtant un texte que je n’ai jamais aimé, et c’est la raison pour laquelle je l’ai relu : il faut de temps en temps lire contre ses goûts, contre ses habitudes, contre soi-même. Ce texte qui passe pour très drôle ne m’a jamais amusé. Et Candide m’a une fois de plus déçu. Je me suis demandé pourquoi. Un jeune homme, « qui avait le jugement assez droit avec l’esprit le plus simple », se trouve embarqué dans un feuilleton rocambolesque de trente chapitres. Parti d’Allemagne, il parcourt l’Europe (Hollande, Espagne, France, Italie, Angleterre) et l’Amérique du Sud (Paraguay et Guyane), pour s’arrêter enfin à Constantinople : il y retrouve Cunégonde, celle qu’il aime, et veut « cultiver son jardin ». Il connaît toutes sortes d’aventures plus terribles les unes que les autres et croise ou subit le mal sous toutes ses formes. Or ce jeune homme croit à l’optimisme que lui a enseigné son maître Pangloss. Un optimiste, au sens philosophique du XVIIIe, pense que le monde est parfait, puisqu’il a été créé par Dieu, qui est l’être parfait. Cette opinion inspirée de Leibniz est résumée par la formule célèbre : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. » La contradiction entre le monde théorique et le monde réel, entre ce que vit Candide et ce à quoi il croit, est le moteur comique du texte. C’est ce qu’on appelle le comique de situation : Candide enrôlé de force, Candide fessé, Candide emprisonné, volé, trompé, Candide qui reçoit le contenu d’un pot de chambre sur la tête, mais Candide jamais déniaisé et toujours optimiste. Ce jeu de massacre fait l’essentiel du texte. Les faits devraient faire voler en éclats l’optimisme du héros dès le premier chapitre. Or il n’en est rien : Candide ne se rend pas à l’expérience. Comme dans ces dessins animés où un personnage assommé de gifles se redresse à chaque fois, il continue à dire : « Tout est bien. » Est-ce vraiment drôle ? Candide, malgré sa jeunesse et sa générosité, me glacerait plutôt par son dogmatisme et son entêtement, bien plus qu’il ne m’amuse. Candide place son bonheur dans l’amour : il court après Cunégonde, qui lui sert de baromètre. S’il la perd, c’est que le monde est mal fait. Dès qu’il la retrouve, c’est que tout va bien. Tout commence d’ailleurs par l’amour, dans la pure tradition française (bien que Candide soit allemand !) : « Leurs bouches se rencontrèrent, leurs yeux s’enflammèrent, leurs genoux tremblèrent, leurs mains s’égarèrent. » La belle Cunégonde fait les premiers pas : elle-même vient de surprendre « le docteur Pangloss qui donnait une leçon de physique expérimentale à la femme de chambre de sa mère, petite brune très jolie et très docile ». Les grivoiseries et allusions érotiques, même bien dites, ne me font généralement pas rire. La veine sexuelle se répètera au long du texte. Cunégonde sera violée sans plus de commentaires : « Elle a été éventrée par des soldats bulgares, après avoir été violée autant qu’on peut l’être » (Ch. 4) Elle en réchappe, retrouve Candide, et c’est elle-même qui commente au chapitre 7 ce qui lui est arrivé : « On ne vous a donc point violée ? On ne vous a point fendu le ventre ? - Si fait ; mais on ne meurt pas toujours de ces deux accidents. » Est-ce drôle ? Captive d’un capitaine bulgare (« Je ne nierai pas qu’il fût très bien fait »), elle est vendue à un juif auquel elle tient un moment la dragée haute (« Une personne d’honneur peut être violée une fois, mais sa vertu s’en affermit ») et qui la partage avec le grand inquisiteur : le juif a pour lui les lundis, mercredis et le jour du sabbat, les autres jours sont pour le grand inquisiteur. Est-ce drôle ? Elle sera encore mariée malgré elle, rachetée, revendue, pour finir servante à Constantinople où Candide viendra la chercher. La servante Paquette, cette femme de chambre docile du premier chapitre, après avoir passé la syphilis à Pangloss, devient la maîtresse d’un médecin, connaît la prison, se libère en couchant avec le juge, se prostitue à Venise. Est-ce drôle ? Quand Candide la retrouve par hasard, elle est la maîtresse d’un moine de l’ordre des théatins et se plaint de son sort, mais Candide remarque : « Vous aviez l’air si gai, si content, quand je vous ai rencontrée ; vous chantiez, vous caressiez le théatin avec une complaisance naturelle ; vous m’avez paru aussi heureuse que vous prétendez être infortunée ! » Paquette a de la repartie : « Ah ! c’est là encore une des misères du métier. J’ai été hier volée et battue par un officier, et il faut aujourd’hui que je paraisse de bonne humeur pour plaire à un moine ! » Et « le repas fut assez amusant » (Ch.24) : c’est la prostituée joyeuse, vieux fantasme masculin. Un troisième personnage féminin (Ch. 11 et 12), toujours appelée « la vieille », fille d’un pape et d’une princesse, raconte ses malheurs. Elle était d’une beauté extraordinaire. Voltaire insiste : « Les femmes qui m’habillaient et qui me déshabillaient tombaient en extase en me regardant par devant et par derrière, et tous les hommes auraient voulu être à leur place ». Elle est enlevée par des pirates et Voltaire y va d’une plaisanterie scatologique : « Ils nous mirent à tous le doigt dans un endroit où nous autres femmes ne nous laissons mettre que des canules [poire à lavement]. Cette cérémonie me paraissait bien étrange. J’appris bientôt que c’était pour voir si nous n’avions pas là caché quelque diamant : c’est un usage établi de temps immémorial parmi les nations policées qui courent sur mer. » Est-ce drôle ? Elle est violée :  « J’étais pucelle ; je ne le fus pas longtemps : cette fleur qui avait été réservée pour le beau prince de Massa-Carrara me fut ravie par le capitaine corsaire ; c’était un nègre abominable, qui croyait encore me faire beaucoup d’honneur. » Drôle ? Elle échappe aux pirates eux-mêmes attaqués par des ennemis, s’endort sous un arbre et se fait derechef violer : « Je me sentis pressée de quelque chose qui s’agitait sur mon corps. J’ouvris les yeux, je vis un homme blanc et de bonne mine, qui soupirait et qui disait entre ses dents : « O che sciagura d’essere senza coglioni (quel malheur d’être sans couilles). » C’est un eunuque, châtré pour garder sa belle voix. Drôle ? Cet homme la vend, et l’acheteur la revend encore après usage : «  Un marchand m’acheta et me mena à Tunis ; il me vendit à un autre marchand, qui me revendit à Tripoli ; de Tripoli, je fus revendue à Alexandrie, d’Alexandrie revendue à Smyrne, de Smyrne à Constantinople. » Répétition et accumulation sont là pour faire rire : mais de quoi faut-il rire ? Et cette même vieille n’a plus qu’une fesse : on lui a mangé l’autre en beefsteak, comme aux autres femmes, lors du siège d’Azov où les vivres manquaient. Et chez les sauvages Oreillons (Ch.16), « deux filles toutes nues couraient légèrement au bord de la prairie, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses. » Ces deux singes sont en effet les amants de ces demoiselles : normal, car les singes sont des « quarts d’hommes ». Voltaire, qui n’aurait certes pas approuvé le viol ni l’exploitation sexuelle, bagatellise un peu vite tout cela dans Candide. Si j’insiste, mon cher Hervé, sur cet aspect sexiste qui me gêne, c’est parce que les commentateurs n’en parlent guère : on veut un Voltaire politiquement correct sur tous les plans. Ma sensibilité, allez vous dire, est anachronique. Pas du tout. Candide paraît en 1759. Or Rousseau achève La Nouvelle Héloïse en 1758. Son roman, sorti en 1761, est un sommet de sensibilité, une ode à l’amour et à la femme, un chef d’œuvre de l’analyse psychologique. C’est l’anti-Candide, comme son auteur est l’anti-Voltaire, aussi pauvre et persécuté que l’autre fut riche et courtisé. candide2Son amour juvénile est la cause des malheurs de Candide. N’étant pas noble, il ne peut prétendre à la fille du château. Il est chassé du « paradis terrestre ». Les malheurs de Cunégonde commencent peu après puisqu’elle est chassée elle aussi du château natal par la guerre (« Ils [les Bulgares] égorgèrent mon père et mon frère, et coupèrent ma mère par morceaux »). Les deux jeunes gens parcourent le monde et ses misères : guerres, exils, violences physiques et morales, viols et vérole, vols, prison, arbitraire de la justice, mensonges, ruses, moines lubriques prêchant la chasteté, chrétiens brûlant d’autres chrétiens, misère des pauvres, injustice officielle, esclavage des noirs, tremblements de terre, naufrages, famines, laideur. On veut que cette accumulation de désastres soit comique. C’est le fameux comique de répétition. La vie devient mécanique, perd sa souplesse et de son imprévu : le « mécanique plaqué sur le vivant » (c’est la célèbre formule de Bergson) devrait faire rire. Personnellement, l’homme mécanisé par ses passions et les sociétés totalitaires me font peur. Ces ratés et récidives ne me font pas rire : la énième catastrophe ne devient pas drôle pour être multipliée. Le commentateur écrit dans son introduction[1]  : « Candide est saturé par une violence qui serait insoutenable sans la stylisation comique. » Eh bien, la stylisation comique en ce qui me concerne ne fonctionne pas. Voltaire, vous ne m’amusez pas ! Je lis encore dans les commentaires: « L’écriture comique affectionne la surenchère. » Au chapitre 26 (D’un souper que Candide et Martin firent avec six étrangers, et qui ils étaient), six monarques racontent comment ils ont été déchus, et à la fin, arrivent encore « quatre altesses sérénissimes qui avaient aussi perdu leurs États par le sort de la guerre ». Au chapitre deux, Candide reçoit « quatre mille coups de baguettes ». Il quitte l’Eldorado avec « vingt moutons de bât chargés de vivres, trente qui portaient des présents de ce que le pays a de plus curieux, et cinquante chargés d’or, de pierreries et de diamants » (Ch.18) Ces exagérations me semblent plus lourdes qu’amusantes. De même pour le style : la répétition serait drôle à chaque fois. Paquette tenait la vérole « d’un cordelier très savant qui avait remonté à la source ; car il l’avait eue d’une vieille comtesse, qui l’avait reçue d’un capitaine de cavalerie, qui la devait à une marquise, qui la tenait d’un page, qui l’avait reçue d’un jésuite, qui, étant novice, l’avait eue en droite ligne d’un des compagnons de Christophe Colomb. » (Ch.4) Candide parle ailleurs du « señor don Fernando d’Ibaraa, y Figueora, y Mascarenes, y Lampourdos, y Souza, gouverneur de Buenos Aires. » (Ch. 27) Parce que Voltaire en rajoute, la phrase deviendrait comique ? J’y vois des effets faciles. Je pense d’ailleurs qu’on ne peut pas rire de tout, ni faire rire de tout : il y a en quelque sorte des misères sacrées. Quant au fond du problème, Voltaire n’avait pas besoin de prouver l’existence du mal en faisant le catalogue des douleurs humaines. Leibniz savait que le mal existe, mais concluait qu’il est nécessaire au bien ; sa doctrine est plus complexe que Voltaire ne le montre ici. Ridiculiser l’optimiste Candide n’est pas un argument, et Voltaire a traité ailleurs plus sérieusement de la chose. Voltaire_dictionaryOn lit à peu près partout à propos de Candide : « Voltaire a utilisé les ressources de l'humour pour mettre en valeur ses idées. Pour lui, l'ironie a une vertu pédagogique, en démontrant l'absurdité des croyances nées de l'obscurantisme, de la dictature des religions, et les dangers du fanatisme. » Je n’aime guère l’ironie. L’ironiste, sûr de lui, ridiculise l’autre, lui donne des leçons… et lui donnerait volontiers des gifles. L’ironie est proche de l’intolérance, sauf qu’elle est désamorcée par son mépris pour ses cibles. L’humoriste, intuitionnant qu’on ne sait rien de sûr, se moque de tout, de tous et de lui-même. On ne peut être à la fois ironique et humoriste. Voltaire était un ironiste. Je préfère l’humour. Ce qui a contribué au succès du texte, c’est la conclusion : « Il faut cultiver notre jardin ». Cette formule veut dire ceci : travaillez au lieu de penser. Cette conclusion n’a rien à voir avec la question posée. Elle termine la discussion et congédie la métaphysique. C’est une morale qui a toujours eu la faveur de toutes les institutions et de tous les pouvoirs, d’où le succès officiel (et scolaire) de Candide. Mon cher Hervé, Candide n’est pas ma tasse de thé, c’est tout ce que je voulais dire. Voltaire, dont on connaît par ailleurs l’engagement pour la tolérance, me le pardonnera. Il qualifiait son texte de « petit roman », de « plaisanterie », de « coïonnerie » : il avait raison et je trouve qu’il y a de l’exagération à en faire une œuvre majeure. D’autres de ses contes sont meilleurs. L’art littéraire a bien des points communs avec l’art culinaire. Tout est affaire de proportions, d’ingrédients, d’épices, de degré de cuisson. Vous le savez, puisque vous cuisinez vous aussi des romans. Mais à la fin, quand on fait passer le plat, c’est une affaire de goût, de choix, de liberté personnelle. Les uns aiment, d’autres n’aiment pas. Il y a, paraît-il, des lecteurs très bien qui n’aiment pas Proust ! Cet été, j’ai mangé beaucoup de tomates, j’aime ce légume qui rougit si bien ; Sartre n’en mangeait jamais, il les détestait. Lequel de nous deux a raison ? Le mangeur a toujours raison, ou au moins ses raisons, le lecteur aussi. [1] L’édition scolaire que j’utilise (« Classiques Larousse », édition de Jean Goldzink, 1990) comporte 137 pages de texte et 150 pages de commentaire ! A côté d’informations précieuses, le commentateur force l’interprétation : il veut absolument que le lecteur s’amuse.