Notes de voyage de Laurent Jouannaud: "Et si ceux qui lisent Jean-Christophe Grangé lisaient Proust?

Les ensablés - 09.12.2012

Livre


Mon cher Hervé, Kaïken, ça vous dit quelque chose, non ? C’est le dernier roman de Jean-Christophe Grangé : il est sur la liste des best-sellers depuis trois mois. Un collègue de bureau l’a acheté, et il y a une liste d’attente pour le lire, épinglée sur le panneau d’affichage de la cafétéria. J’étais le quatrième, et c’est à mon tour. Je m’y mets tout de suite, il y en a d’autres après moi qui attendent. Je ne déteste pas les thrillers, et il faut lire de tout pour se faire un monde. Un mot d’abord. Grangé est un monument dans sa niche littéraire, le thriller, et en tout cas, c’est un monument des ventes : Kaïken est édité, pour commencer, à 200 000 exemplaires. Les autres livres de Grangé se sont vendus chacun à 500 000 exemplaires et on en a tiré des films à succès. Grangé reçoit de son éditeur, Albin Michel, 30 000 euros par mois, et autant pour payer ses impôts ! A la fin du chapitre 10, page 60, pour un total de 472 pages, l’auteur a mis sa machinerie en place. Il y a un super flic, le commandant Olivier Passan. Il y a un meurtre horrible : une femme enceinte est éventrée et son foetus est brûlé. C’est le quatrième meurtre accompli de la même manière : il s’agit d’un serial killer, surnommé l’Accoucheur par la presse, et il n’a laissé jusqu’à présent aucune trace derrière lui. Une des différences entre un polar et un thriller tient à la nature des crimes : un criminel « normal » commet un meurtre par jalousie, vengeance ou pour de l’argent. S’il tue encore, c’est pour couvrir son premier meurtre. Tandis que le serial killer ne s’arrête pas de tuer et signe ses crimes par une mise en scène spéciale, ce qui permet à l’auteur de multiplier la violence et de faire partir son roman dans toutes les directions, puisque le psychopathe n’agit pas par intérêt raisonné. Le commandant Passan est en plein divorce, sa femme est longuement décrite, ils ont deux enfants. Si Grangé insiste, c’est qu’il y aura une histoire de couple dans ce roman. Et sans doute que la femme du flic tombera dans les pattes du psychopathe… Une singularité : la femme de Passan est japonaise, une super beauté asiatique, et Passan est passionné du Japon. Dans d’autres romans de Grangé, il y avait déjà de l’exotisme : les chamans de Sibérie, les mines d’Afrique. Je ne serais pas étonné qu’on aille au Japon. Enfin, autre originalité, on sait dès les premières pages qui est le psychopathe : c’est Patrick Guillard, propriétaire de garages dans la région parisienne. Et on sait pourquoi : dès la naissance, il souffrait d’hermaphrodisme. On l’a opéré, bourré de testostérone, et ça ne l’a pas arrangé. Mais il a des alibis, des avocats et n’a d’ailleurs jamais laissé de traces. Passan sait que c’est lui, Guillard sait que Passan sait, mais la hiérarchie de Passan lui retire l’affaire : il harcèle, sans preuves jusqu’à maintenant, un honnête citoyen qui a porté plainte. Passan agira donc seul, dans le dos de ses supérieurs : le bon flic est lâché par les siens, topo connu. Et maintenant ? Je pense qu’il y aura un autre meurtre (le psychopathe se dit « affamé, insatisfait »), j’attends les scènes de sexe et l’explication du titre, sans doute en liaison avec le Japon. Voilà, c’est fait : à la page 80, je sais ce qu’est le kaïken. Et à la page 84, Grangé évoque la vie sexuelle de Passan avec des prostituées, puisque sa femme et lui ne font plus l’amour depuis deux ans : « Positions humiliantes. Injures. Soulagement du ventre associé à une espèce de revanche obscure. Quand le plaisir éclatait entre ses cuisses, ses dents se serraient sur un rugissement de triomphe, noir amer, sans but ni objet. » Pas plus, au lecteur d’imaginer le reste. La pression monte d’un cran lorsque Naoko, la femme de Passan, découvre un foetus, non un petit singe écorché et sanglant, dans son frigo. Désormais, la menace plane sur la famille de Passan et ses deux adorables enfants. Là encore, aucune trace : pas d’effraction, pas de trace ADN, « le chien n’a pas aboyé, l’intrus est un familier ». Cet intrus, bien sûr, est d’une adresse diabolique et ce peut être n’importe qui : soupçon généralisé, même si Guillard reste le suspect numéro un. Mais Passan, et le lecteur, a un doute désormais : « Et s’il avait tout faux ? » Heureusement Naoko n’est pas seule : Sandrine Dumas, son amie, qui est une ex de Passan, l’aide, garde les enfants et la console. Mais de cette Sandrine, par ailleurs malade du cancer, viendront peut-être tous les dangers : elle est de ces êtres qui, las de se sacrifier, tuent un jour parce qu’on ne les aime pas assez… Passan enquête sur le passé de Guillard : c’est un enfant abandonné, qui est allé d’institution en institution. Il a beaucoup souffert : « Tout est écrit dès les premières années. Pour lui. Pour toi. Pour vous tous », déclare une vieille éducatrice qui l’a connu. Si Guillard devient sympathique, alors il ne peut plus être tout à fait le Monstre. Message reçu, il faut chercher ailleurs. J’attends maintenant de connaître le passé de Naoko et de Sandrine, là se trouve sans doute le  joker de Grangé. Et l’action s’emballe. L’enquête est confiée maintenant au commandant Jean-Pierre Lévy, flic véreux, véritable ripou : « Trapu, il paraissait gris de la tête aux pieds. Son visage, rectangulaire, ressemblait à un parpaing. Voûté, inexpressif, il portait un treillis militaire usé, trop large pour lui. On aurait dit un animal né de la ville, se nourrissant d’elle, puisant dans ses gaz, sa crasse, sa poussière, une sorte d’invulnérabilité. » Il va essayer d’extorquer de l’argent à Guillard pour payer ses dettes de jeu, mais le Monstre sera plus fort que lui. L’avocat de Naoko demande une expertise psychiatrique de Passan, et celui-ci le prend très mal. Et enfin, Passan, sous la douche, voit l’eau se transformer en sang : horreur ! C’est le sang de ses enfants, ils portent des marques de piqûres sur le corps. Qui a pu les vampiriser sans que personne ne s’en rende compte ? Guillard est bien un monstre : il a brûlé ses père et mère, il a allumé des incendies à peu près partout où il est passé, il se prend pour le Phénix qui brûle et renaît de ses cendres, mais ce soir-là, il était filé : ce n’est pas lui. Il finit flambé, s’immolant lui-même par le feu et crachant une gerbe de flammes au visage de Passan qui se retrouve avec la tête en cloques. C’est la page 277, il reste encore 200 pages : il y a un autre monstre dans le secteur. Il faut donc une autre piste : et si Guillard n’était qu’un instrument ? Serait-il membre d’un mystérieux ordre du Phénix ? Je cogite, et c’est bien ce que veut l’auteur. Puisque ce n’était pas lui, c’est peut-être Sandrine, prof (de quoi ?), sans famille, au dernier stade du cancer, la seule amie de Naoko, qui aime passionnément (trop, bien sûr) les deux enfants du couple, Shinji et Hiroki. Elle pense que « Passan ne serait plus un obstacle pour son plan », si Naoko et lui divorcent. Le chien de la famille, Diego, est alors assassiné, éviscéré vivant, dans la maison familiale qui est pourtant surveillée par la police. Une caméra intérieure a filmé la scène : c’est une femme qui a agi, une sorte de spectre en kimono, avec un masque Nô. Est-ce Sandrine ? Ou Naoko elle-même ? Un auteur de romans policiers est plus retors que son lecteur : Grangé me réserve des surprises. En effet, Naoko est mise hors de cause et Sandrine est spectaculairement exécutée : « Sandrine n’acheva pas sa phrase. Un sabre venait de la couper en deux. Quand Naoko vit le torse basculer comme celui d’un mannequin, elle comprit instantanément. Du sang jaillit de la bouche de Sandrine, de ses narines. Le buste se fracassa contre les portes de la penderie alors que le bassin tranché aspergeait toute la pièce de geysers sanglants. » Une inscription mystérieuse relance l’action : « C’est à moi… » Mon cher Hervé, je ne vous dévoilerai pas la suite, sauf que le kaïken aura le dernier mot. Bien entendu, le récit a perdu tout réalisme, comme toujours dans les thrillers. Tout est si machiavélique, si compliqué, si inattendu ! Il n’est plus désormais question de vérité, de peinture de la réalité, ce qui fait pour moi l’essentiel de la littérature. Sur la couverture de Kaïken, il y a le mot roman. Un thriller est un roman qui affiche son cahier des charges : en l’ouvrant, je sais ce que je vais y trouver. Or on ne sait jamais ce que contient un grand roman. Simenon disait de ses Maigret que c’était « de la fabrication », à la chaîne. Il exagérait mais en effet le genre policier est limité. Kaïken est-il un bon thriller ? Oui. Des morts, de l’amour, de l’exotisme, une documentation solide, le style au service de l’action et le happy end. Le thriller est un conte pour adultes : on se fait peur, mais à la fin, le méchant est puni, l’ordre revient grâce au super flic, substitut de papa, du président ou de dieu. Oui, cher Hervé, à la fin, Passan et Naoko rentrent « à la maison ». Il y a quelques beaux morceaux : quand Passan file Guillard dans le métro, la visite chez le spécialiste des singes, le jardin japonais de Passan (« pas si raté que ça son jardin ») et la très bonne description du Japon dans les 60 dernières pages. Jean-Christophe Grangé est passé par la Sorbonne. Dans son roman sont cités, Freud, Balzac, « Le pont Mirabeau »,  Flaubert, Mérimée, Mizoguchi, « Le lac des Cygnes » et l’opéra Garnier, Rimbaud (« La vraie vie est absente, nous ne sommes pas au monde… », murmure Guillard !), Le Seigneur des anneaux, Le Banquet de Platon, Godard, Truffaut, Resnais, Mizoguchi, Kawabata, Mishima, Kurosawa, Tanizaki, Rentaro Taki (le « Mozart japonais », précise Grangé), Mozart lui-même (la Sonate facile en do majeur), La Grande Illusion, M. le maudit, West Side Story, Sans Famille de Hector Malot, Utamaro, Pompéi, José Maria de Heredia, le facteur Cheval. C’est un peu trop, et c’est inutile : un roman policier reste un roman policier. Il y a aussi Stevie Wonder, Woodstock, Audrey Hepburn, Julien Clerc (« Ma préférence à moi », chanson qu’aime bien Passan. J’aime bien moi aussi Julien Clerc, mais pas cette chanson.), « Petit papa Noël » et Leonardo DiCaprio. On voit que Grangé veut ratisser large. Moi qui lis Proust, je lis Grangé. Ah ! Si ceux qui lisent Grangé lisaient aussi Proust !


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.