Notes de voyage de Laurent Jouannaud :"La condition humaine"

Les ensablés - 27.06.2013

Livre


conditionCher Hervé, J’avais envie de relire La Condition humaine pour me poser à nouveau les grandes questions, comme on aimerait retrouver parfois les grands sentiments. J’ai oublié les détails du roman de Malraux, mais je sais que l’action se passe en Chine et qu’il est question du communisme. Je me rappelle que les personnages risquent leur vie, de la première page à la dernière. Ce ne sont pas des surhommes, mais ils ont des convictions : pour les réaliser, il faut tuer et risquer d’être tué. Le roman s’ouvre sur un meurtre et la mort sera omniprésente : on meurt assassiné, on meurt avec la bombe qu’on jette, on meurt lors de combats réguliers, on meurt exécuté quand on est fait prisonnier. Cela se passe en 1927. Malraux raconte l’échec d’une révolte communiste à Shanghaï. Le parti communiste chinois veut prendre le pouvoir et prépare une insurrection qui sera écrasée. Il faudra attendre encore 20 ans pour que Mao-Tsé-Toung impose le communisme à toute la Chine. En France, en 1937, date à laquelle La Condition humaine paraît et obtient le Prix Goncourt, les tueries étaient derrière et devant : elles avaient commencé en Espagne où l’on tuait et mourait pour des idées. La sympathie de Malraux va aux rouges, mais son roman n’est pas un acte de propagande, sinon il serait devenu illisible. Malraux décrit des hommes qui cherchent à donner un sens à leur vie : l’engagement pour le communisme était une façon de faire sens. Deux des personnages principaux, Tchen et Kyo, refusent d’obéir au Parti qui leur explique que les temps ne sont pas mûrs et qu’il faut attendre. Ils sont pressés d’agir : la victoire, qui exige lenteur, patience et obstination, semble pour eux moins importante que le combat. Ils pensent agir pour la révolution et pour le peuple, mais le romancier met en scène le vieux Gisors, un intellectuel opiomane, qui énonce le problème autrement : « Il est très rare qu’un homme puisse supporter sa condition d’homme. » Qu’est-ce donc que la condition humaine ? Malraux ne nous en dit pas plus, mais Sartre dans La Nausée (1938) nous l’explique : « Tout existant naît sans raison, se prolonge par faiblesse et meurt par rencontre. » Les personnages de La Condition humaine veulent vivre pour quelque chose, et éventuellement en mourir. Le vieux Gisors précise encore : « Il faut toujours s’intoxiquer : ce pays a l’opium, l’Islam le haschisch, l’Occident la femme. » Bref, la lutte politique serait elle aussi un divertissement, comme dirait Pascal. Ce n’est peut-être pas l’avis de Malraux, mais c’est bien l’opinion d’un de ses personnages. Il se peut d’ailleurs que les deux affirmations soient justes en même temps : tout idéal est à la fois croyance et drogue, espérance et aveuglement. Tchen devient terroriste : « Il fallait que le terrorisme devînt une mystique. » L’européen Ferral fait dans l’érotisme : « Condamné aux coquettes ou aux putains. Il y avait les corps. Heureusement. Sinon… » Kyo croit à la dignité humaine : « Sa vie avait un sens, et il le connaissait : donner à chacun de ces hommes la possession de sa propre dignité. » Clappique boit, Gisors fume de l’opium, ils ont leur vice, et encore : « On se trompe aussi de vice ; beaucoup d’hommes ne rencontrent pas celui qui les sauverait. » [caption id="attachment_4644" align="alignleft" width="216"]André Malraux André Malraux[/caption] Ces discussions métaphysiques sont ponctuées de formules qui touchent et me lancent dans la réflexion : « Les idées ne devaient pas être pensées mais vécues » ; « Pour les autres, je suis ce que j’ai fait » ; « Rien n’était plus simple que de tuer » ; « Tout homme rêve d’être Dieu » ; « Vous mourrez sans vous être douté qu’une femme est un être humain » ; « Toute douleur qui n’aide personne est absurde » ; « Tout vieillard est un aveu, allez, et si tant de vieillesses sont vides, c’est que tant d’hommes l’étaient et le cachaient ». Mais ces phrases sont dites dans le bruit des balles, avant de tuer, avant de mourir, en 1927, à Shanghai, pendant la guerre civile. Elles sont lestées par le danger qui menace : c’est le décor qui leur donne leur poids. « Le sens de la vie », cette formule a quelque chose de grandiloquent et de vieilli, n’est-ce pas ? Ce qui est pompeux et démodé, ce n’est pas la question : ce sont les réponses que l’humanité a données à cette interrogation fondamentale. Nous savons désormais que les idéaux sont trompeurs. La révolution, Dieu, l’amour, l’art, comment y croire ? Qui y croit ? Même ceux qui y croient encore, en Europe, font semblant et le savent. Mais la question demeure : à quoi bon ? La littérature est forcément touchée par ce scepticisme généralisé qui l’englobe elle-même. Elle se limite aux faits-divers, criminels ou érotiques : on écrit des polars ou des histoires de sexe. Quand on ne risque plus sa peau, on cherche d’autant plus à la sauver : les diversions se succèdent pour échapper au vide. Malraux avait donné dans Les Conquérants (1928) une formule qui résume les choses : « Une vie ne vaut rien, mais rien ne vaut une vie. » Nos vies n’ont donc ni queue ni tête, mais on peut décrire le lombric humain qui se tord dans tous les sens. J’apprécie mon confort, cher Hervé, et je ne me plains pas d’être protégé du mal par les lois de la démocratie. Ce confort est encore l’idéal de milliards de nos contemporains. Il n’empêche que confort et idéal n’iront jamais ensemble : Malraux le savait et il en a fait, plus tard, lui-même l’expérience. Dans une interview récente, on demandait à Günter Grass, né en 1927, prix Nobel de littérature en 1999, s’il voyait un très grand écrivain parmi ses jeunes confrères. En pesant ses mots, il a expliqué qu’avoir vécu les douze années tragiques (1933-1945) ou être né après, cela créait une différence qualitative en littérature. A-t-il raison ?