Notes de voyage de Laurent Jouannaud. "Le cimetière marin" de Paul Valéry : la bêtise n'était pas son fort

Les ensablés - 21.04.2013

Livre


[caption id="attachment_4422" align="alignleft" width="180"]tome 1 de la pléiade (qui comporte "charmes" tome 1 de la pléiade (qui comporte "charmes"[/caption] Cher Hervé, Je lis régulièrement de la poésie… j’en ai besoin. Un poème est bref, ce qui oblige les poètes à une concentration stylistique : ils doivent encercler les choses. Le roman, au contraire, fait fonction de loupe : le romancier multiplie les détails. Concentrer ou agrandir, ces deux procédés s’opposent. Le roman raconte, le poète bégaye. Le romancier avance, le poète fait du surplace. Si le romancier traîne, il ennuie. Si le poète accélère, il dilue. Un roman se lit vite, un poème se lit lentement. On saute des lignes, des pages parfois, et le roman tient quand même. Mais si on saute un vers, on tue la rime et le rythme. Le succès du roman aujourd’hui va de pair avec une société qui privilégie le changement, la démesure, le flux, la vitesse. La poésie est plutôt du côté de la récupération, de l’épargne, de la croissance zéro. Paul Valéry reste un de mes auteurs toniques. Il me fait du bien à chaque fois et je reprends souvent « Le Cimetière marin », son chef d’œuvre, dit-on, en tout cas son poème le plus connu, et le plus long : 24 strophes de 6 vers. J’en connais par cœur le début Ce toit tranquille où marchent des colombes  Entre les pins palpite, entre les tombes.  Midi le juste y compose de feux  La mer, la mer toujours recommencée. Quel réconfort après une pensée  Qu’un long regard sur le calme des dieux ! et les deux derniers vers Rompez, vagues, rompez d’eaux réjouies Ce toit tranquille où picoraient des focs. Voilà, c’est fait : il m’a fallu 7 minutes et 30 secondes pour lire à voix haute ces vers que Valéry a travaillés pendant plusieurs années. Et maintenant ? D’abord, je corrige une erreur : le cinquième vers se lit comme suit Ô récompense après une pensée Et maintenant ? Maintenant, je me suis arrêté, comme une horloge dont l’aiguille s’immobilise, et je me penche sur moi-même. Nous vivons dans plusieurs rythmes à la fois, rongés de plusieurs soucis à la fois mais le poème m’a imposé son tempo. Je me suis plié au texte : j’ai dû articuler les dix syllabes de chaque vers et faire pause à la fin de chaque strophe. La lecture des yeux est rapide : lire à haute voix oblige à prononcer toutes les syllabes. Maintenant, c’est le silence. Je relis le texte, j’en reprends certains morceaux mystérieux et graves. Trois vers expriment ce que je sens Comme le fruit se fond en jouissance, Comme en délice il change son absence Dans une bouche où sa forme se meurt De même, certains mots du texte fondent sur ma langue comme un bonbon dans le fiel de l’existence ordinaire : « eau sourcilleuse », « le blanc troupeau de mes tranquilles tombes », « l’argile rouge a bu la blanche espèce », les « yeux de chair », « dans l’ère successive », « grande mer de délires douée » … La poésie n’est pas un reflet du réel. Le roman relève de la photographie et du cinéma. Mais la poésie est autre chose : le poète n’a pas d’original qu’il doive reproduire. Le roman nous montre ce que nous voyons mal (mais qui existe), la poésie cherche ce qui n’existe pas. La poésie est plus créative que le roman, elle est d’ailleurs plus difficile. D’où vient alors ce qu’inventent Messieurs les poètes ? Les poètes sont sans pudeur : ils sortent leurs tripes. Et comme nous avons nous aussi des tripes, nous les comprenons. Mon cher Hervé, veuillez excuser ces réflexions absconses, qui ont certainement une part de vrai, mais pas plus. Et je ne vais pas non plus vous expliquer « Le Cimetière Marin ». C’est un poème qui passe pour hermétique et a fait couler beaucoup d’encre. Je ne le relis pas d’ailleurs pour le comprendre, mais pour me comprendre, ce que les pédants de collège et d’université oublient de faire. Le-cimetiere-marin-cher-a-Paul-VALERYUn homme, quelqu’un, se promène dans un cimetière (« Sur les maisons des morts mon ombre passe ») d’où l’on voit la mer (« Tout entouré de mon regard marin »). Il y a la lumière du Midi à midi («  L’âme exposée aux torches du solstice », « Midi là-haut, Midi sans mouvement »), le ciel (« Beau ciel, vrai ciel ») et la chaleur (« Tout est brûlé, défait »).   Le décor est planté : Ce lieu me plaît, dominé de flambeaux, Composé d’or, de pierre et d’arbres sombres, Où tant de marbre est tremblant sur tant d’ombres Et maintenant le poète sort ses tripes : la mort des uns (« Les morts cachés sont bien dans cette terre »), sa propre mort («  Je hume ici ma future fumée »). La mer qui était là bien avant la vie (« masse de calme et visible réserve ») lui rappelle combien nous sommes peu de chose. Et l’auteur se met à penser, à douter : à quoi bon vivre ? L’homme est le défaut de la nature : Mes repentirs, mes doutes, mes contraintes Sont le défaut de ton grand diamant. Cette méditation s’étend sur une quinzaine de strophes. Certains vers m’accrochent et me font moi aussi méditer. Je ne cherche pas à les expliquer : ils m’emportent tout simplement, ils retentissent en moi. J’attends l’écho de ma grandeur interne, Amère, sombre et sonore citerne, Sonnant dans l’âme un creux toujours futur !  Il me semble en effet qu’il y a un vide en moi et que j’essaie de le remplir. Ce vide fait caisse de résonance. Quand les autres m’écoutent, au moment même où le tambour se fait entendre, je sais, moi, qu’il est creux. Ce qu’on écrit n’est que l’envers du vide. Allez ! Tout fuit ! Ma présence est poreuse, La sainte impatience meurt aussi.  Oui, ma sainte impatience est morte… On ne devient pas ce qu’on aurait voulu et nos plus beaux mouvements sont devenus de pauvres tics. Je suis bien obligé d’appeler à la rescousse cette formule de Valéry lui-même : « Je me suis détesté, je me suis adoré ; puis nous avons vieilli ensemble. » Et j’aime la comparaison initiale et finale qui fait de la surface de la mer un toit « aux mille tuiles » sur lequel les bateaux sont des oiseaux qui picorent. Valéry est un tonique. Il côtoie les précipices, il se penche vers le vide, il ramène à des fautes de logique et à des inventions de vocabulaire tous les grands mots qui consolent : Dieu, Art, Immortalité, Science. Et pourtant, Valéry n’est pas un désespéré. Pour lui, l’aventure humaine vaut le jeu, la vie est un miracle, le positif l’emporte sur le négatif. L’esprit ronge tout mais l’esprit a des intermittences et le corps se défend  : Brisez, mon corps, cette forme pensive !  Buvez, mon sein, la naissance du vent !  Devant cette mer lisse, aveuglante et pleine de mystère, il y a la plage. Il suffit de se baigner pour mettre fin aux sortilèges de la réflexion et oublier les tombes du cimetière : Courons à l’onde en rejaillir vivant !  Le vent se lève !…Il faut tenter de vivre !  Valéry, aussi méditerranéen que Camus, prouve et éprouve en nageant que le bonheur existe. Je referme Charmes, le recueil qui contient « Le Cimetière marin ». Je ferme la parenthèse poétique. Où je suis, la mer est loin mais il y a du vent… [caption id="attachment_4424" align="alignleft" width="193"]Paul Valery Paul Valery[/caption] Je vous lirai un autre poème une autre fois. Je ne relis que les grands. Dans les modernes, je ne vais pas au-delà de Saint-John Perse qui obtint le prix Nobel de littérature en 1960. Il me semble qu’après lui, la poésie a foutu le camp : la rime, le rythme, la couleur, la grandeur, la nostalgie, l’ailleurs, tout a disparu ! Il ne reste plus que des jeux de mots… Je fais une exception pour deux poètes bien vivants qui me touchent : Valérie Rouzeau, la pure, et Jude Stéfan, le réjouisseur. En Valéry, je préfère au poète un peu trop intelligent le penseur pur, c’est-à-dire un homme qui pense sans chercher de système. Je vous rappelle, cher Hervé, la première phrase de Monsieur Teste, ce personnage inventé par Valéry : « La bêtise n’est pas mon fort. » J’essaie de rester le plus longtemps fidèle à cette injonction.