Notes de voyage de Laurent Jouannaud: Pascal Quignard, les fragments monumentaux

Les ensablés - 13.11.2012

Livre


Mon cher Hervé, Pascal Quignard figure parmi mes monuments depuis que j’ai lu, il y a longtemps, ses Petits traités : j’y ai trouvé une forme nouvelle qui m’a plu. L’auteur mêle réflexions et fictions dans une série de textes brefs qui vont de la demi-page à deux ou trois pages. Quignard réfléchit à partir des textes anciens qu’il a beaucoup fréquentés : c’est un lecteur infatigable. Ce passé fait partie de sa vie présente puisque ces textes sont toujours d’actualité. Ce qui a été écrit il y a plus de deux mille ans à Rome et à Athènes est encore humain. Ce qui veut dire que l’homme n’a pas changé malgré les formidables changements qui se sont produits dans les sociétés où il vit. Cette permanence de l’humain a quelque chose de fascinant et de roboratif : tels que nous sommes, tels nous fûmes. Ou pour le dire trivialement, mais en latin !, nihil novi sub sole. Cette constatation n’a rien de négatif ou d’ennuyeux, car ce qui se déroule sous le soleil est toujours aussi mystérieux, déroutant, douloureux et magnifique, qu’à l’époque d’Epicure ou Lucrèce. L'Antiquité n’est ni un modèle ni un âge d’or : l’homme s’y interrogeait déjà avec angoisse sur son destin et il tentait diverses réponses aussi hasardeuses qu’aujourd’hui. L’idée d’une Antiquité homogène et heureuse est une erreur que Quignard ne commet pas : Antiquité diverse, mystérieuse, contradictoire, comme notre présent. Je n’ai pas lu, pas encore, le texte qui lui a valu le Prix Goncourt en 2002, il y a exactement dix ans, Les Ombres errantes. Cette chronique, mon cher Hervé, me conduit à lire ce livre que j’emprunte en bibliothèque. C’est un ouvrage qui a été peu ouvert, un livre bref d’ailleurs, 189 pages, avec beaucoup de blanc. Les Ombres errantes, c’est bien du Quignard. C’est un recueil de notes, de réflexions, d’extraits de textes, d’anecdotes, de citations brèves ou longues. Il contient des souvenirs et des remarques personnelles. Ce pourrait être le journal de Quignard, de telle date à telle date. Il y a au total 55 chapitres : les plus longs font 7 à 8 pages, les plus courts n’ont qu’une demi-page, ou 5 à 6 lignes. Le chapitre 41 ne fait que deux lignes. Les trois ou quatre textes longs, 7 à 8 pages, sont de petites nouvelles, ou des contes. Certains chapitres sont des poèmes. Les chapitres longs sont ponctués d’astérisques qui les découpent en paragraphes. Bref, l’auteur a renoncé aux transitions, aux liaisons, aux raccords, qui sont une des difficultés techniques de l’écriture (pas facile de lier la sauce) et aussi une facilité (sauces toutes prêtes). Il faut lire ce genre de livre par morceaux, au hasard, en piochant : c’est ainsi que je lis les Cahiers de Valéry ou ceux de Cioran, les Pensées de Pascal ou le Journal de Jules Renard. Le premier à écrire par fragments fut La Bruyère, et Quignard sait ce qu’il lui doit. Il lui a consacré un essai : « Il passe pour être le premier à avoir composé de façon systématique un livre sous forme fragmentaire. »  (Relire La Bruyère) J’ai l’impression que chaque recueil de Quignard s’organise autour d’un thème, comme La Bruyère classait ses Caractères en chapitres distincts : « Des femmes », « De la société et de la conversation », « De la cour », « De l’homme », etc. Les Petits Traités s’occupaient de lecture et d’écriture, Le Sexe et l’effroi traitait de la sexualité grecque et romaine, Vie secrète parlait de l’amour, mais, bien entendu, ces thèmes s’entremêlent. Quant aux références, ce sont toujours les mêmes : l’Antiquité romaine et grecque, la littérature chinoise et japonaise, le jansénisme. Dans Les Ombres errantes, l’unité est donnée dans le titre, et le mot « ombre » sera repris plusieurs fois au cours du texte. L’ombre est le lieu qui permet de vivre sans être vu. Quignard égrène la liste de ceux qui ont choisi l’ombre : Lucrèce (« Vivre caché »), Tibère (qui n’aimait pas Rome et vivait à Capri), Enée aux enfers chez Virgile, Descartes (qui s’exile en Hollande dès 33 ans et dit qu’il s’avance masqué), les jansénistes (Arnaud, Nicole), l’abbé de Rancé (refondateur de La Trappe), et lui-même Pascal Quignard qui « un jour d’avril 1994 alors qu’il faisait beau, pousse en courant une grosse porte en bois rue Sébastien Bottin [siège des éditions Gallimard], démissionne d’un coup de toutes les fonctions qu’il exerce. » Quignard raconte aussi que le dernier roi romain, Syagrius, en mourant, demanda ubi essent umbrae, « où sont les ombres ». Que faut-il comprendre ? Les ombres sont partout : « Le roi demanda : Où sont les guêpes jaunes quand la neige tombe sur le chemin glacé ? Où est l’enfer ? Mon père, quand il poussa un petit cri et me conçut, avait les yeux ouverts sur quoi ? Où est Virgile ? » Bref, à chacun ses ombres, et je pense aux miennes… Le passé, le lieu des ombres, est lui-même une ombre : « Le passé est plein de tics mais aussi regorgeant de souhaits dans l’ombre. » Et Quignard, musicien, évoque plusieurs fois Les Ombres errantes, œuvre pour clavecin de François Couperin. (Ecouter un jour les Ombres errantes) Le plaisir que procure ce texte, c’est le plaisir de penser, qui est l’art philosophique. Quignard me fait penser avec lui, comme lui ou contre lui, ou ailleurs que lui. « Penser » est de la même famille que « peser » : penser la vie, c’est la peser, c’est la jauger, c’est la mesurer. L’important n’est pas d’être d’accord avec Quignard, qui ne nous en demande pas tant. Un système philosophique nous contraint, nous oblige, veut convaincre. Les aphorismes de Quignard sont personnels : ils sont davantage des réactions, des provocations que des injonctions ou des propositions. L’acte de penser vaut mieux que ce qu’on pense et Quignard n’ambitionne aucune vérité. Le mot « penser » est aussi lié à « panser » : penser console et guérit. Toute réflexion relativise, apure, épure, soulage et apaise. Au hasard, voici quelques lignes qui m’ont touché. « Nul ne saute par-dessus son ombre. Nul ne saute par-dessus sa source. Nul ne saute par-dessus la vulve de sa mère. » C’est une des obsessions de Quignard : ce passage étroit par où nous sommes entrés et sortis, que nous n’avons jamais vu, et cette vie dans l’ombre avant le passage à la lumière. « Il [Tanizaki, écrivain japonais, 1886-1965] aimait la pénombre que développe le thé dans son monde chaud et liquide. » Le thé se fait son ombre, on la voit naître et s’étendre : c’est la goutte de lait, blanche, qui le rend opaque. Le noir café, c’est une autre esthétique. « Il n’existe pas dans la nature de fragments. Le plus petit des morceaux est encore le tout. Chaque miette est l’univers et ce dernier est un poil dans les cheveux de la poupée que la main de la femme bréhaigne caresse sur l’étal d’un des marchands de la ruelle. » Ce genre de formule panthéiste me fait penser à Spinoza et à Plotin. (Relire Plotin) « Il y eut un temps, un long temps, où les hommes et les femmes ne laissaient sur la terre que des excréments, du gaz carbonique, un peu d’eau, quelques images et l’empreinte de leurs pieds. » L’homme était alors une ombre légère à la terre. « L’ombre passionnante qui se meut et se retire sous les pantalons et les robes » : c’est exactement cela, c’est « la pénombre sexuelle », et j’éteins toujours la lumière. « Le romancier est le seul menteur qui ne tait pas le fait qu’il ment. » Je comprends mais je ne suis pas d’accord sur le mot : un romancier ne ment pas. « Vivre dans l’angle -in angulo- du monde. Dans l’angle mort par lequel le visible cesse d’être visible à la vue. » « La Part maudite de Georges Bataille est un des plus beaux livres de l’ombre. » J’ai un autre souvenir de cet ouvrage, un peu trop forcé. (Relire Georges Bataille ?) « L’humanité européenne est antihumaine. » Ne pourrait-on aussi bien affirmer le contraire, avec d’autres exemples ? « De nos jours ceux qu’on appelle les créateurs sont surestimés. Les œuvres sont sous-estimées. » Exact : les artistes « passent » bien à la télévision (il suffit par exemple de mettre un chapeau !), pas les œuvres. J’apprends que le philosophe Alain refusait de recevoir des droits d’auteur et de se faire payer ses articles. « Toutes les vies sont fausses. C’est la narration qui est vive, ou vitale, ou vitalisante, ou revivifiante. Il est possible que les romanciers soient les seuls à savoir l’erreur -puisqu’ils consacrent leur temps à travailler à son errance- que toute narration engendre et l’étrange vitalité qui naît de cette fiction. » Oui. Les Stoïciens disaient du langage que c’était un incorporel, quelque chose qui n’est ni chose ni rien. De même pour la littérature. Je ne comprends pas tout, des allusions m’échappent, il y a des noms dont je n’ai jamais entendu parler, des faits historiques que j’ignorais, des références (notamment musicales) qui me dépassent : c’est aussi une leçon d’humilité que de lire ce livre. Et c’est aussi une incitation à apprendre. Essayons avec le chapitre 41 (p. 130), le plus bref, deux lignes : « Rousseau avait un ami qui s’appelait Monsieur de Merveilleux et qui habitait Soleure. » Que faire de ces deux lignes qui forment un tout ? Je feuillette la biographie d’une édition savante de La Nouvelle Héloïse, et nulle part on ne parle de Monsieur de Merveilleux. Je ne sais même pas où se trouve Soleure ! Ce chapitre vient après le chapitre 40 intitulé « Lancelot » et avant le chapitre 42 intitulé « La brouette ». Je les relis, sans voir le lien. Si, maintenant j’aperçois ce lien : Lancelot erra, solitaire, abandonné après la mort de Guenièvre, et tel est Quignard qui écrit le chapitre 40 : « Il n’y avait plus de gaieté à ma table. Chacun était perdu dans sa réminiscence personnelle. (…) Je sortis (…) Je m’en allai. Lancelot erra. » Le chapitre suivant évoque une certaine Mademoiselle de Joncoux qui allait frapper à toutes les portes pour demander la libération des jansénistes persécutés : elle se déplaçait en brouette, dit Quignard, assise et lisant sans cesse, poussée par un domestique. Allusion à Rousseau, ce Jean-Jacques solitaire, persécuté, qui a lui aussi tant erré ? Je google maintenant : Soleure, c’est l’appellation française de Solothurn, en Suisse, Rousseau y a séjourné. Je connais même Solothurn, pas loin du lac de Bienne où se trouve l’île Saint-Pierre, là où a vécu Rousseau et où je me suis rendu en respectueux pèlerinage, il y a quelques années. Je feuillette mon volume des Confessions, je vais au glossaire, et oui, il y a des Merveilleux à Paris, originaires de Neuf-Châtel, fidèles amis auxquels Rousseau a rendu visite. Je trouve le passage, je lis quelques pages… et voici quelques lignes mordantes sur les Français : « Rien n’est permanent dans leur cœur : tout est chez eux l’œuvre du moment. Je fus donc beaucoup flatté et peu servi. » (Relire Les Confessions) Je termine avec cette citation : « Qu’on comprenne ceci : Mon ermitage n’est pas solide. On ne peut rien bâtir sur ce que j’écris. » Quignard ne se veut ni guide ni gourou. Penser, c’est penser contre, c’est penser seul. Il y a un autre Quignard, celui des romans, que je ne connais pas. (Lire les romans de Quignard) Pour l’instant, j’admire sans réserve ses fragments monumentaux.