Notes de voyage de Laurent Jouannaud: Pour ou contre la Chartreuse de Parme?

Les ensablés - 10.10.2013

Livre


chartreuseIl y a, dit-on, quatre grands romanciers au XIX° et je les classe dans l’ordre suivant : Zola, puis Balzac, ensuite Flaubert, et en dernier, Stendhal. C’est mon choix personnel. Oui, je prends plus de plaisir avec Zola qu’avec Stendhal. Tirez-en les conclusions que vous voudrez, mon cher Hervé : je sais que mon classement sera critiqué. J’ai tout de même relu ces jours-ci La Chartreuse de Parme. Stendhal raconte la vie d’un jeune homme, un « jeune Italien », Fabrice del Dongo, depuis ses seize ans jusqu’à sa mort, vers trente ans. Autour de lui s’affairent deux personnages : la duchesse Sanseverina, née Gina del Dongo, qui est sa tante, et l’amoureux de la Sanseverina, le Comte Mosca, Premier ministre du Prince de Parme. L’action se joue en Italie du Nord, à Parme, à Bologne, à Modène, à Ferrare, ou à Naples, principautés indépendantes d’avant l’unité italienne. Le roman raconte la carrière de Fabrice et ses amours. Les femmes aiment Fabrice, le lui prouvent, et il a sur elles l’avantage de ne pas les aimer : « J’aime sans doute, comme j’ai bon appétit à six heures ! » Il est convaincu que sa destinée le condamne « à ne jamais connaître la partie noble et intellectuelle de l’amour ». Il pourrait aimer sa tante mais ne sait que l’adorer ; elle l’adore et se retient de l’aimer. Stendhal va jouer de cette ambiguïté tout au long du roman. Fabrice est un jeune noble qui admire Napoléon : il veut se battre, s’échappe de la maison et monte jusqu’en Belgique à l’heure de Waterloo. Cette folie de jeunesse le rend suspect à sa classe sociale, mais il est porté par son nom, ses alliances, son mépris de la canaille. On ne pourra pas douter de son courage ni de sa générosité ; toutefois, du jacobin de dix-sept ans, il ne restera rien, Stendhal ne veut pas refaire Le Rouge et le Noir : Fabrice entrera dans la carrière ecclésiastique, deviendra sans doute évêque de Parme et peut-être évêque de Rome. Stendhal raconte longuement les intrigues de la cour de Parme : ce sont de petites rivalités de personnes, des mesquineries pour avoir une décoration ou un maroquin, selon les humeurs du Prince. Au début du chapitre VII, Stendhal écrit : « C’est de petits détails de cour aussi insignifiants que celui que nous venons de raconter qu’il faudrait remplir l’histoire des quatre années qui suivirent. » En effet, l’intérêt est mince. [caption id="attachment_4917" align="alignleft" width="170"]Stendhal Stendhal[/caption] Dans ce même chapitre VII, Stendhal raconte la liaison entre Fabrice et la Fausta, cantatrice d’exception, « miracle de beauté ». Fabrice espère éprouver avec elle le vrai amour : « Serait-ce enfin là de l’amour ? se dit-il. » Il cède à la vanité de la ravir au terrible Comte M***. Suivent 20 pages ennuyeuses où pourtant je sens que Stendhal trouve son plaisir à raconter : M*** est jaloux, la Fausta compte les points. Fabrice prend des risques : il rentre à Parme où sa vie est en danger, il se déguise en valet, il rencontre la Fausta dans une église. Stendhal ajoute un quiproquo de comédie : M*** croit que l’amoureux de la Fausta est le prince héritier de Parme, ce qui écarte les soupçons contre Fabrice, qui est suivi par les espions de M*** qui le menacent et les espions de Mosca qui le protègent. Déguisée en homme, la femme de chambre de la Fausta vient dire à Fabrice qui passe régulièrement sous les fenêtres que sa maîtresse l’attend. Fabrice aime aussi la soubrette, continue à courtiser la Fausta, se fait enlever, est libéré. Il fait enlever son rival pour pouvoir se battre avec lui mais ce Comte M*** n’est qu’un lâche qui refuse le duel. C’est un beau sujet d’opérette ! Stendhal en fait trop et abuse du mot « tendre » : « les sentiments tendres », « préoccupation tendre », « regards si tendres », « ses yeux devenus plus tendres et plus brillants », « l’attendrissement le plus profond ». « J’étais amoureux de l’amour ; j’ai fait tout au monde pour le connaître, mais il paraît que la nature m’a refusé un cœur pour aimer et être mélancolique ; je ne puis m’élever plus haut que le vulgaire plaisir. » Voilà ce qu’écrit Fabrice à sa tante Sanseverina, à la fin de la première partie de La Chartreuse. Dans la suite du roman, Fabrice va connaître l’amour. Emprisonné dans la tour Farnèse, il tombe amoureux de Clélia Conti, la fille du directeur de la prison, qu’il aperçoit sur la terrasse au pied de la tour quand elle s’occupe des oiseaux de sa volière. Mais ces 250 pages d’amour me semblent aussi longues que les 220 premières. Cela commence par un coup de théâtre : apprenant que Fabrice va être condamné pour un meurtre commis en légitime défense, la Sanseverina veut quitter Parme, mais vient d’abord annoncer au Prince son départ. Celui-ci sursoit à la sentence, car sans la Sanseverina, sa cour serait morte d’ennui. La scène s’étire sur 9 pages. Une fois la duchesse rentrée chez elle rassurée, le Prince de Parme revient sur sa grâce, demande à ses sbires qu’on arrête Fabrice. Grâce à une fausse lettre imitant l’écriture de sa tante, Fabrice revient sur le territoire de Parme où il est arrêté et se retrouve emprisonné dans la tour Farnèse. Il croise Clélia au moment où on le conduit dans sa geôle : il est beau (« Fabrice était superbe au milieu de ces gendarmes »), elle est belle (« Quelle physionomie angélique ! ») Cet emprisonnement fait le bonheur de Fabrice : « Fabrice oubliait complètement d’être malheureux. » Stendhal déploie trop minutieusement une carte du Tendre faite de doutes, de soupirs, de coquetteries : il me méprise car je suis la fille du gouverneur de la prison, pense-t-elle ; elle me méprise parce que je suis prisonnier, pense-t-il. Clélia croit que Fabrice est l’amant de la Sanseverina, elle est jalouse ; et son père veut qu’elle épouse le marquis Crescenzi, « l’homme le plus riche de la cour ». Stendhal complique à plaisir : Clélia va faire semblant d’être amoureuse de Crescenzi, car son père l’a menacée de la mettre au couvent si elle refuse ce beau parti. Or au couvent, elle ne pourrait plus apercevoir Fabrice dans la tour ! Et de même, Fabrice se jure de ne pas s’enfuir, car une fois libre, il ne verrait plus Clélia ! filmEn parallèle, Stendhal décrit en détail les querelles et les intrigues auxquelles ses personnages se livrent pour faire libérer Fabrice : la Sanseverina rompt avec Mosca (c’est une ruse) et se montre plus brillante que jamais, Mosca présente et reprend sa démission, le clan de la Raversi (rivale de la Sanseverina) se croit arrivé au pouvoir. Il y a des espions partout, toutes sortes de rumeurs circulent, l’argent coule à flots pour soudoyer tout le monde, les fêtes continuent. Le Prince fait courir le bruit de l’exécution prochaine de Fabrice, puis le bruit contraire. Le comte Mosca, qui fait tout pour plaire à la Sanseverina qui adore toujours son neveu, va en personne assurer  Fabio Conti, gouverneur de la prison, qu’il le tuerait de sa main si un malheur arrivait à Fabrice. Fabrice, dans une sorte de cage, au secret, sans promenade, est heureux, car l’amour, déclare Stendhal, est le seul bonheur. Clélia, craignant qu’on ne l’empoisonne, se décide enfin à lui faire parvenir une corde grâce à laquelle il reçoit de la nourriture et des lettres (longues). Fabrice lui écrit : «  De la vie je ne fus aussi heureux !… N’est-il pas plaisant de voir que le bonheur m’attendait en prison ? » Il réussit à communiquer par signaux lumineux avec sa tante. Elle va le faire évader, il refuse : « Il sentait vivement que la vie sans l’amour de Clelia, ne pouvait être pour lui qu’une suite de chagrins amers ou d’ennuis insupportables. »  Cinq mois déjà ! Puis sept mois ! Fabrice apprend le projet de mariage entre Clélia et Crescenzi, Clélia croit toujours que Fabrice aime la Sanseverina. Ce double quiproquo dure, en vertu de la règle stendhalienne qui veut qu’un amoureux ne se rende pas compte qu’il est aimé. Fabrice comprend enfin : « Est-ce que jamais l’on se sauva d’un lieu où l’on est au comble du bonheur ? » Le bonheur d’être en prison ? Non, je n’y crois pas. Clélia le menace d’entrer au couvent s’il ne s’évade pas ! Il s’évade donc : nous sommes dans le roman de cape et d’épée[1]. Mon cher Hervé, je passe les intrigues de cour, je ne veux pas que vous vous ennuyiez comme je me suis ennuyé. Clélia, pensant que son père était empoisonné (mais on l’avait simplement drogué), jure à la Madone de ne plus jamais revoir Fabrice si son père survit : « Si vous périssez, je ne vous survivrai point ; mais si vous réussissez, je ne vous reverrai jamais. » Stendhal prépare son effet (bonne idée, c’est vrai !) : Clélia rencontrera à nouveau Fabrice, mais de nuit seulement. Evadé, libre, Fabrice est malheureux puisqu’il est loin de Clélia. Et sa tante est malheureuse puisque son neveu l’est. Et Mosca aussi, et Clélia, bien entendu. Et puis le prince meurt d’un refroidissement (ou d’un empoisonnement ?), son fils lui succède, Mosca est bien en cour, puis c’est la disgrâce ; le nouveau prince est amoureux de la Sanseverina, il y a d’infinies intrigues de cour que Stendhal s’emploie à résoudre et à relancer sans cesse. Il est amoureux de son roman, de ses marionnettes, de son Italie en carton-pâte. Il écrit pour son plaisir [2]. [caption id="attachment_4923" align="alignleft" width="220"]Gérard Philipe Gérard Philipe[/caption] Tout est rocambolesque, Stendhal abuse, il le sait : « Mais le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails de procédure, non moins que de ces intrigues de cour. » Oui, j’en suis las. Fabrice rentre à Parme, retourne volontairement à la citadelle, on va l’empoisonner, Clélia intervient, puis arrivent les hommes du Comte qui a été averti, mais la Sanseverina a dû promettre au prince de se donner à lui ! Que de discours subtils et brillants : c’est du théâtre (mais les acteurs manquent), de l’opérette (mais sans musique). Pour en finir enfin, Fabrice est lavé de tout soupçon, devient vicaire de l’archevêque, il est riche, respecté, et malheureux. Il se déguise pour s’approcher de Clélia et dans le noir, « toute tremblante d’amour, elle se jeta dans ses bras ». Elle demande à Fabrice son accord pour épouser Crescenzi, il le lui donne mais il est désespéré : ils se croisent encore une fois dans le monde, et Fabrice « pleura à chaudes larmes pendant plus d’une demi-heure. » Il y a encore des péripéties : le Prince veut la Sanseverina, Fabrice se retire du monde et revient dans le monde ; la Sanseverina et le Comte Mosca quittent Parme ; Fabrice devient prédicateur dans l’espoir qu’un jour Clélia vienne écouter ses sermons si  admirés, mais c’est Anetta Marini, « fille unique et héritière du plus riche marchand drapier de Parme », qui tombe amoureuse de lui : ça n’en finit pas, c’est une série télévisée, c’est Plus belle la vie, le feuilleton de FR3. Clélia, jalouse, veut revoir Fabrice, elle assiste à un de ses sermons, lui propose un rendez-vous secret et … : « Ici, nous demandons la permission de passer, sans en dire un seul mot, sur un espace de trois années. » Comme dans les contes ! Ils furent heureux : ce furent « trois années de bonheur divin », pendant lesquelles les amants se voient uniquement dans l’obscurité. Ils ont un fils que le naïf marquis Crescenzi croit être le sien. Fabrice l’aime trop, ce fils, il le fait donc enlever. Le jeune Sandrino meurt, Clélia meurt. Fabrice se retire alors à la Chartreuse de Parme, un couvent situé près du Pô : il y meurt un an après, et la Sanseverina juste après lui. Dernier épisode. Rideau. Non, vraiment, ce n’est pas ma tasse de thé. Je reconnais que Stendhal écrit souple, que ses dialogues sont vifs, que ses personnages sont brillants, mais je reste sur ma faim. Stendhal rêve au lieu de voir. Un spécialiste de son œuvre note : « Fabrice est comblé de tout ce qui a été refusé à Henri Beyle qui l’a doté généreusement de ses rêves et de ses désirs. » Les rêves et les désirs d’Henry Beyle, alias Stendhal, m’ennuient. Il s’est offert le plaisir de dicter son roman en cinquante-deux jours. Ce plaisir n’est pas contagieux : d’ailleurs, ceux qui chantent faux se font aussi plaisir. Et puis, mon cher Hervé, les chefs-d’œuvre ne sont-ils pas écrits dans la douleur ? Oui, mais voilà : Balzac (dont l’œuvre m’en impose) et Proust (que je mets au-dessus de presque tout) admiraient La Chartreuse de Parme ! Balzac a écrit un article fameux sur ce roman : « chef d’œuvre », « un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre », « le lecteur est en transe ». Proust l’évoque plusieurs fois dans La Prisonnière et fait dire à Saint-Loup : « La Chartreuse, c’est quelque chose d’énorme ! » Balzac et Proust sont contre moi. Quelle impression bizarre que d’entendre nos amis vanter ce que nous détestons ! Je ne reviens pas sur mon impression négative, cher Hervé, mais cela me donne à réfléchir… Il y a bien de l’arbitraire dans nos jugements esthétiques.  

[1] « L’évasion de Fabrice tient du miracle », écrira Balzac.
[2] « J’éprouvais la jouissance la plus vive en écrivant ces pages ; je parlais de ce que j’adore, et je n’avais jamais songé à l’art de faire un roman. » (Lettre à Balzac.)