Notre premier solennel et très étrange Noël sans elle, Franco Stelzer

Clément Solym - 02.02.2009

Livre - premier - solennel - Noel


« Eh bien pendant tout ce temps, je n'avais parlé que de puanteurs et d'odeurs nauséabondes. [...] Alors que je ne voulais parler que d'enfants. » C'est étrange comme l'on peut donner l'impression de s'écarter du sujet, de son sujet, tout en étant au plus près de lui, dans ses recoins les plus intimes, les plus infimes. Parler sans s'arrêter de ce qu'on voulait, tout en croyant que jamais l'on n'en fut plus éloigné...

Ici, les enfants sont italiens, mais ils pourraient tout aussi bien ne pas l'être, ce n'est pas le fond du problème. Non, c'est surtout que c'est une famille avec ses démons et ses secrets. Une famille comme une autre, pourrait-on penser, même. Alors comme elle ressemblerait à la nôtre, on s'inviterait sans peine à sa table, pour y déguster la dinde de Noël, l'illustre animal des fêtes, accompagné de sa garniture et de sa farce.

Oui, mais les fêtes sont finies à présent et l'animal n'était pas cuit. Sa chair rosée sous la croûte d'une peau mordorée en a même dégoûté plus d'un.

Alors, on se rabat sur cet oncle fantasque et terrible, celui qui avait parié de magner un rat, que lui cuisinerait, pardi, le cuistot d'un de ces restaurants de bord de mer
. Oh, Bonne Mère, justement, que ce fut épique de le voir apprivoiser la bête, et le faire rentre dans cette cage, sans presque mot dire, sans que nulle violence n'intervienne. Il l'avait, comme qui dirait, envoûté, ce rat. Et il l'a mangé, avec en guise d'apéritif, un vin blanc pétillant.

Et de son côté, la horde des rongeurs regardait avec angoisse comment l'oncle de la troupe s'est fait berner par un humain. Cet oncle si puissant et respecté, pour sa perspicacité. Quelle atroce fin que d'être dévoré par cet homme, et quelle tristesse pour la fratrie des rats...

Mais la morale est sauve : l'oncle humain a vomi l'oncle rat sur la plage, peu après la fin de son gueuleton...

Dans un roman familial, décortiquant les moindres gestes d'une famille insolite, Franco Stelzer nous entraîne là où l'on n'est d'ordinaire pas convié : son écriture bascule entre la tendre confession et le récit voyeuriste, pour mieux rendre compte de tribulations aperçue et racontée par l'un de ses membres. Le plus jeune fils. Il observe les siens, les contemple, qu'il les admire ou qu'ils le répugnent, qu'il découvre à travers eux ses premiers émois – toujours sexuels, étonnamment – ou qu'ils incarnent une normalité impossible.

Ceci n'est pas un roman familial, parce que dans aucune autre famille, on n'en sait autant des uns sur les autres, et avec pourtant aussi peu de précision. Ici, on navigue, marin ivre, entre les récifs, et l'on ricoche parfois, vers la rive ou l'horizon. Et l'on distingue si mal l'amer qui devrait aider à se diriger dans l'obscurité, de même que l'adolescent saisit mal les abords de l'âge adulte, en tentant vainement de se raccrocher à l'enfance.

Nul n'est besoin finalement de savoir où l'on va, le bateau nous y mènera. Et vogue la galère... elle trouvera bien un chemin.


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