Notre quelque part : « Le crabe qui vit près du ruisseau connaît bien les manières de l'eau ».

Mimiche - 17.07.2014

Livre - Afrique - enquête policière - Griot


Sonokrom est un petit village de brousse à quelques heures de voiture de la capitale, Accra. Pas d'électricité, pas d'eau courante mais toute une société qui vit autour du chef, avec des enfants et des vieux parce que les jeunes sont partis à la ville, attirés comme des papillons par les lumières et les mirages.

 

Opanyin Poku est un chasseur du village, un ancien, vénérable et respecté.

 

C'est à lui que les policiers tenteront rapidement - mais bien mal - de soutirer des informations dès le début de l'enquête provoquée par la découverte macabre faite, dans la case de Kofi Atta, le cultivateur de cacao, par la maîtresse d'un ministre : la police fonctionne ainsi, plus rapidement dès lors qu'une autorité entre dans le cercle des intéressés à un événement. Même au plus profond d'un village de brousse.

 

De son côté, à Accra, Kayo Adamtten ronge son frein dans un laboratoire d'analyses, Aquabio, où il a, quand même, le sentiment de perdre un peu son temps alors que sa formation, en Angleterre, de médecin légiste serait mieux utilisée au profit de tous si sa candidature au sein de la police avait été acceptée.

 

Mais il faut bien gagner l'argent qui permettra à son petit frère et à sa petite sœur de poursuivre à leur tour leurs études.

 

Les difficultés de la police au cours de l'enquête ouverte à Sonokrom vont complètement changer la vie de Kayo.

 

Pour moi, ce livre a été un vrai émerveillement !

 

Ce livre, c'est l'Afrique que vous tenez entre vos mains. Profonde et mystérieuse ! Belle et ensorcelante ! Mystique et traditionnelle ! Ballottée entre les anciens et les modernes, le feu de la case et l'électricité de l'ampoule au plafond, l'antique pouvoir des chefs ou des guérisseurs et la nouvelle autorité des parvenus !

 

Au-delà d'une histoire passionnante qui fait la part belle à la magie narratrice des griots, des conteurs, de ceux qui manient la parabole pour éclairer le quotidien, c'est toute la complexité d'un continent qui apparaît et qui mêle aujourd'hui les anciens modes de fonctionnement de la société tribale et la modernité de l'analyse de l'ADN sur un lieu de crime.

 

Au delà aussi d'une enquête policière qui bénéficie de tous les moyens modernes d'investigation, comme dans les séries télévisées, pour faire éclater la vérité, deux visions antithétiques s'affrontent en coulisses : celle de la police qui veut profiter de ce crime pour asseoir un peu plus son autorité et attend une histoire qui la sert sans se soucier de la vérité et celle du village qui fait confiance aux ancêtres pour rétablir un équilibre, un instant disparu, dans la société.

 

Il y a des années, j'ai lu un ouvrage d'Eric de Rosny : Ndimsy, ceux qui soignent dans la nuit (Editions CLE, 1974), l'histoire vraie d'un jésuite apprenant le métier de guérisseur. J'en ai retrouvé la matière au fil des pages de ce superbe roman de Nii Ayikwei PARKES : l'auto-remédiation de la société africaine pour se maintenir en équilibre, gérer les conflits, éloigner les troubles, conserver et protéger son organisation un peu comme un organisme qui secréterait ses propres anti-corps pour se guérir.

 

Dans Sonokrom, ce Notre Quelque Part, la vérité est connue des habitants. Et si le village peine à digérer l'événement, c'est surtout de n'avoir pas su mettre en œuvre ce qui aurait dû l'être pour faire en sorte que tout ceci soit évité. La science médico-légale éclaire certes la surface des choses mais elle ne sera jamais capable de comprendre la volonté des ancêtres qui continuent, bien après leur disparition, de s'occuper des vivants.

 

Autour d'une calebasse de vin de palme, dans la buvette d'Akosua Darko, entouré du vieux chasseur et non moins vieux guérisseur, Kayo, l'occidentalisé, va renouer avec ses racines, retrouver « la sagesse de ceux qui ont vécu avant (lui) » - que ses parents n'avaient cependant pas manqué de lui inculquer - et tenter de faire une synthèse pour un nouvel équilibre.

 

Car c'est bien vers un nouvel équilibre que cette société doit se tourner aujourd'hui. « Le crabe qui vit près du ruisseau connaît bien les manières de l'eau ».

 

L'enquête n'est que faire-valoir mais c'est magnifique jusque dans la traduction superbement vivante et pleine d'oralité : un vrai bonheur complet !