Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman

Clément Solym - 19.03.2012

Livre - Nathalie Kuperman - Folio - Roman


La société française Mercandier Presse vient d'être rachetée par un groupe américain pour devenir une société rentable.  « L'Amérique nous fait peur soudain. Nous n'avions pas imaginé que le danger pouvait venir de si loin ».


Le management évolue, transforme l'atmosphère de travail, insécurise les salariés,  les fragilise, sème le doute sur la valeur professionnelle de chacun et au final génère un stress important et un malaise réel. C'est ce changement que ce roman raconte, à travers un éventail de salariés, qui, tour à tour, expriment leur sentiment, leur crainte, leur espoir ou leur désillusion. Roman polyphonique, donc, accompagné d'une voix de chœur, celle des salariés, ensemble face à ce changement comme si la solidarité du groupe pouvait encore agir au-delà des intérêts individuels.


Agathe, célibataire de 50 ans, a sacrifié sa vie pour l'entreprise Mercandier et se sens à présent inutile, trop lente désormais pour le « timing plus serré des activités », pathétique face à sa collection de poupées. Patrick, lui, est prêt pour le changement, n'aime pas les syndicats. C'est un battant qui pense pouvoir trouver sa place dans ce nouveau schéma organisationnel.


Muriel, la DG, ambitieuse, souffre cruellement d'un manque de reconnaissance paternelle, a renoncé à une vie familiale pour mieux servir l'entreprise. Et puis il y a Ariane, jeune divorcée avec deux enfants, qui lutte d'abord contre le changement, semble révoltée, prête à tout pour exprimer son désaccord, donner de la voix, jusque dans la déraison. 


Et il y a le chœur, le groupe qui dit son inquiétude et son malaise. « Une année d'attente, de lutte inutile, d'espoirs vains, d'arrêts maladie, d'inquiétudes, de peur, de nuits blanches, de décisions de divorce remises à plus tard, de serrons-nous les coudes qui ne veulent plus rien dire, d'apparitions d'eczéma, de fautes professionnelles minimes, de pleurs sans raison apparente, de fatigue, de résignation, de trouillomètre à zéro à la perspective du chômage… ».


Paul Cathéter, le nouveau responsable n'a pas le droit à la parole. Il est, chaque fois, présenté à travers le regard des salariés, ne vit que par le regard des salariés. Comme si finalement, il ne revêtait aucune identité humaine. Un être vil, sans humanité aucune. 


Ce microcosme, détaillé avec justesse, vibrant de lucidité interpelle le lecteur même si, parfois, la caricature effleure et fait sourire. Page après page, il ressent le doute qui s'installe, appréhende l'insomnie éreintante et la dépression dévastatrice, presque inévitables, souffre avec chaque individu, partage même les inquiétudes  d'ordre purement pratique  (« je devrais aller consulter un médecin tant que j'ai une mutuelle […] ils nous obligent à ça, à penser aux petits riens alors que nos vies sont en jeu »).


Il pressent les changements de comportements, le sentiment de honte,  s'imprègne des questionnements déstabilisants mais incontournables. Faut-il se battre pour préserver ses acquis et garder une qualité de travail ? Faut-il défendre son emploi au mépris de celui des autres ? Faut-il vendre son âme pour rester ? Se sentir coupable et se retirer ? 


Dans cet univers, les comportements humains se modifient en fonction des licenciements annoncés, et fragilisent le groupe qui s'effrite peu à peu, inéluctablement. Et l'auteur exprime avec force et acuité les individualités violentes qui tentent de s'élever au dessus de la masse. Jusqu'où l'individu peut-il aller pour exister, tenter de survivre dans une structure déshumanisée ? Peut-il se renier, renoncer à tous ses idéaux pour intégrer le nouveau cadre ? Une victime peut-elle se faire bourreau ? 


Un roman glaçant sur la souffrance au travail, la manipulation des salariés, sur l'entreprise qui a perdu toute valeur sociale, où la limitation des coûts, la rentabilité menacent l'exigence et la qualité du travail et annihilent complètement l'être humain. Un roman prise de conscience, une alerte pour s'interroger, réfléchir au sens, à la valeur du travail dans notre société actuelle. Avant qu'il ne soit trop tard...