Nous sommes les oiseaux de la tempête qui s'annonce, de Lola Lafon

Clément Solym - 13.05.2011

Livre - femmes - portraits - oiseaux


Tout commence par un journal de jours non vécus. Émile est une jeune fille, en train de mourir, le corps à 33 degrés, victime de « mort subite ». Son cœur, la narratrice le « regarde ralentir toute la nuit ». Chaque jour, elle écrit le journal des moments où son amie s’absente à la vie, « les détails d’un présent où elle n’est plus », pour lui raconter ce qu’elle vit avec elle, sans qu’elle le sache.

« Nous avons partagé l’expérience de la vie morte.»

Elles étaient liées par une expérience muette, avoir été violées, et par une passion silencieuse, la danse classique. Elles hantaient la Cinémathèque française, où elles avaient repéré une jeune femme, qu’elles avaient surnommée « La Petite Fille au bout du chemin ». La narratrice la rencontre et s’attache à ce feu follet.

« Je ne vais pas te demander « pourquoi », c’est un faux mot ça « pour quoi ». On renonce rarement à quelque chose d’important pour un « quoi », une chose, non ? Alors, pour qui tu ne danses plus ? »

Dans ce roman, on fouille, on interroge ce qui se passe en dessous, du plus personnel, un viol, au plus universel, un régime étatique. Les cris sont identiques dans la puissance et leur violence. Chaque mot porte une amertume à même la peau, un poing serré dans la poche, des sanglots coincés dans la gorge.

Les trois voix trouvent leurs échos dans la plume qui ripe sur un vers, un poème, une lettre ; le cri s’écrit.


Le roman se découpe en trois parties, la narratrice et Émile à l’hôpital, puis la narratrice et la fille au bout du chemin, puis, toutes les trois au cœur d’une Election, épicentre d’un chaos qui choque, tant l’Europe actuelle nous est contée. La narration se retrouve décuplée par ces trois voix, entre rapports de police, justice, et journalistes. Ce sont des jeunes filles cabossées, et puissantes, bercées par le rêve, la poésie et la révolte. Leur mode d’action reste imprévisible et artisanal, emporté par la passion, qui souvent remplace la raison.

« Plus encore que celui-là, élu Président, c’est ce ballet des afflictions qui me rend malade. Leurs « avec ce qui nous arrive ». (…) Ce qui nous arrive, ce qui nous tombe dessus. Ces mots thérapie, consolation de groupe qu’on s’échange pour se persuader qu’on a, comme des valeureux médecins de feuilleton, « tout tenté », hélas.

La vérité est criée dans une langue décortiquée, analysée, d’une puissance douce. Durant l’Election, tout brûle. Une demande d’asile d’un réfugié afghan est refusée, les politiques entendent, mais n’agissent pas, l’aube meurt. « Qu’ils le fassent, qu’ils inspectent et commentent les Evènements. Qu’ils en cherchent les indices, les raisons. Qu’ils soulignent les mots suspects. Ecrits, prononcés. (…) Bientôt sans doute, ils diront que ça n’a pas existé »

Lola Lafon signe ici un troisième roman comme un fruit des deux autres, bercé par le féminisme et la féminité, la mémoire écrite d’une plume plus ciselée, précise et guidée par un lyrisme révolutionnaire. La construction de ce roman est mouvementée, mais tout le talent de Lola Lafon est de trouver le fil pour la cadence, et la voix logique de la musicienne que nous (re)connaissons.

Retrouver ce livre, aux meilleurs prix sur Comparonet