Nouvel an chinois : la dramaturgie urbaine de Koffi Kwahulé

Mimiche - 31.10.2016

Livre - adolescence - violence - Littérature africaine


A Saint Ambroise, Ezéchiel a depuis longtemps cessé de fréquenter les structures éducatives. Il reste à la maison à attendre sa mère partie travailler, à regarder les informations sportives américaines, à se saper comme pour aller danser alors qu’il ne sort pas de chez lui, à ne pas répondre aux mails de sa sœur Sora’shilé, qui a déserté la maison et s’est enfuie dans la Drôme dans une sorte de squat.

 

En fait, Ezéchiel sort parfois pour aller voir sa dentiste, une bien belle jeune femme qui, en plus de lui avoir appris à bien brosser ses dents, lui a fait une sacré impression au point qu’il ne pense qu’à la prochaine fois où il va le rencontrer.

 

A Saint Ambroise, en cette fin d’hiver, tout le monde sait bien que cela va bientôt être le nouvel an chinois bien que personne ne sache exactement quand il sera effectivement fêté. Quand tous les Chinois de la ville, au son des tambours et au milieu des explosions de pétards, vont se retrouver à défiler dans les rues derrière les dragons multicolores.

 

Au troisième étage de l’immeuble où vivent Ezéchiel et sa mère, il y a l’appartement des Demontfaucon dont le fils, dernier rejeton de la lignée qui a rompu une chaîne séculaire de bouchers à Saint Ambroise, certainement perturbé par la mort violente de ses parents dont la police l’a innocenté malgré les soupçons du voisinage, a hanté les rues de ce quartier du XIème arrondissement parisien avant de disparaître de nombreuses années puis revenir avec un costume de légionnaire et commencer à proférer des propos xénophobes, franchement racistes et agressifs à l’égard de tous les habitants de la ville dont la peau n’était pas blanche et la religion pas catholique.

 

Et le retour de cet être haineux, le jour du Nouvel An Chinois ne pouvait être qu’un signe annonciateur….

 

 

Raconter plus avant ce livre est une gageure dans laquelle je ne me hasarderai pas.

 

Koffi KWAHULE possède un sens de l’écriture très personnel et très particulier qui donne au lecteur beaucoup de fil à retordre. Il faut se plier à ces répétitions obsessionnelles qui sont le reflet particulièrement véridique de l’encombrement d’un esprit oscillant entre de nombreuses choses à maîtriser à la fois : comment ne pas finir par être submergé ?

 

Il faut se plier à ces digressions, non pas dans un paragraphe, mais dans une phrase : l’interruption d’une pensée par une autre plus obsédante.

 

C’est un vrai tour de force que de ne pas perdre le fil dans le labyrinthe de ces idée qui se mêlent, qui se mélangent, qui suivent plusieurs directions à la fois et qui pourtant, malgré tous ces écarts, sont finalement traduites par un texte qui exprime cette multitude de sentiments dans lesquels un jeune garçon, un peu perdu dans une adolescence rendue compliquée par une vie familiale chaotique, est immergé.

 

Il y a, pour moi, quelque chose de vraiment neuf dans ce style et ce mode de récit. Quelque chose que je n’avais jamais eu l’occasion de rencontrer. D’un côté une écriture châtiée et de l’autre une narration plus vraie que la vie, plus proche d’elle que je ne l’avais jamais ressenti. Plus enflammée que les multiples pensées qui peuvent assaillir un esprit partagé entre mille préoccupations. L’impression permanente de vivre dans un cerveau en proie à mille sollicitations, aux limites du rêve et de la réalité, à une frontière mal définie entre le réel et l’imaginaire.

 

Une très belle expérience !

 

 

 


Pour approfondir

Editeur : Zulma
Genre : litterature...
Total pages : 240
Traducteur :
ISBN : 9782843047398

Nouvel an chinois

de Koffi Kwahulé

On ne sait jamais trop, d’une année à l’autre, quand défilera le carnaval chinois dans le quartier de Saint-Ambroise. C’est en tout cas l’hiver, un jour de janvier ou février. Un jour comme tous les autres pour Ézéchiel qui, depuis la mort de son père, occupe les longues journées qu’il ne passe plus au lycée en fantasmes flamboyants et débridés. Ézéchiel qui, de questions sans réponses en désirs sans fond, s’épuise à comprendre un monde qui se dérobe. Tandis que l’insaisissable Melsa Coën prend peu à peu, dans ses rêveries, la place d’une mère absente à tous comme à elle-même. Seule sa sœur Sora’shilé maintient le lien comme elle peut, continuant pour Ézéchiel le récit de sa vie au loin, perchée « dans une cabane dans les arbres ». C’est pourtant ce jour-là, au son des gongs et des cymbales, que choisit le funeste Demontfaucon, alias Nosferatu, pour revenir prêcher sa haine… Dans ce roman écrit dans l’énergie syncopée de l’improvisation, tout commence par le rythme, dans le grand balancement du désir et de la répulsion qui porte les personnages de cette nouvelle dramaturgie urbaine. Auteur de nombreuses pièces de théâtre jouées un peu partout dans le monde, Koffi Kwahulé, né en Côte d’Ivoire en 1956, se réclame volontiers du jazz, avec ses fractures sur fond de basse continue. Lauréat 2006 du Prix Ahmadou-Kourouma pour son roman Babyface, Grand Prix ivoirien des Lettres la même année, Koffi Kwahulé a également reçu en 2013 le Prix Édouard-Glissant, destiné à honorer une œuvre artistique marquante de notre temps. Nouvel an chinois est son troisième roman.

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