Nuigrave, Lorris Murail

Clément Solym - 03.03.2010

Livre - Nuigrave - Lorris - Murail


Dans la zone d’embarquement de l’un des halls de Roissy, Arthur Blond passe les différents contrôles précédant l’accès à l’avion de 11h43 qui doit l’emmener en Égypte.

Membre de l’Office Européen de Restitution Patrimoniale, il part en mission à Louxor où il doit expertiser l’obélisque qui a longtemps orné le centre de la Place de la Concorde à Paris. Car vint ce jour où les accords bilatéraux ont conduit la France à renvoyer cette antiquité dans son pays d’origine au motif de cette fameuse Restitution Patrimoniale. Tous les pays, qui ont, par le passé, largement puisé dans les merveilleux trésors antiques dont ils ont longtemps orné leurs musées ou leurs places, se sont résolus, dans une sorte de contrition destinée à les libérer de leur culpabilité.

Mais là, il y a un hic ! Lors de la ré-installation de l’obélisque à côté de son double resté au pays, de mauvaises manipulations ont conduit à une lourde chute et à un émiettement subséquent en de nombreux petits morceaux. C’est un peu pour en faire le décompte qu’Arthur est envoyé en mission.

Mais là, il y a un autre hic ! C’est que les douaniers, insatisfaits de la fouille de ses bagages, ont entrepris une fouille au corps plus poussée qui va mettre à jour un énorme patch sur le bas de ses reins. Un dispositif transdermique destiné à distiller lentement trente-cinq milligrammes de nicotine dans son organisme. Une dope interdite. Tout comme la consommation, devenue totalement prohibée, de cigarettes (les nuigraves) ! Là, le hic se transforme en report sine die du voyage prévu et l’enclenchement d’un nombre incalculable de soucis avec les différentes autorités du pays !

Avec ce roman de fiction, Lorris MURAIL nous projette dans une dizaine d’années seulement, dans une société qu’il a fait évoluer en grossissant quelques traits de notre présent ! Ainsi, il accentue cette culpabilité naissante envers les peuples colonisés qui, parfois, se fait jour dans les discours ou les propos officiels pour la transformer en une véritable politique répondant à des pressions économiques exercées par des pays autrefois exploités.

Ainsi, il rend prohibée la « nuigrave » avec une jolie pirouette décalquée sur les grosses mentions en lettres noires de nos actuels paquets de cigarettes. Ainsi, il caricature le faible effectif estudiantin qui assiste aux cours d’Arthur Blond avec un manque total d’intérêt pour l’histoire aussi bien ancienne qu’antique et un niveau d’acculturation exorbitant !

Ainsi, il implante aux limites de Paris un nouveau quartier où s’entassent tous les sans-papiers, tous les immigrants en mal d’une terre d’accueil, toutes les ethnies du monde, toutes les souffrances de la terre réunies dans un capharnaüm où l’ultime violence côtoie des rayons d’humanité, une non-zone où règne une autre loi, appelée le Petit Kosovo. Mais tout ceci, qui est un plaisir permanent tant le décalage est proche du possible qui peut-être nous attend, reste le cadre dans lequel il va faire évoluer son personnage.

Un cadre qui, encore une fois, met en évidence l’accentuation des travers de notre société actuelle et qui dessine un proche avenir peu reluisant où tous nos défauts ont porté leurs fruits. Répression, marginalité, illégalité, pouvoir de l’argent, faiblesse du politique, détournement du progrès de la science pour asservir l’être humain à différentes drogues, extrémisme religieux, terreur par la violence… Tout y passe et ce n’est pas un avenir de rêve qui nous est projeté !

Finalement, quand j’y repense, c’est plus le cadre de l’histoire, les visons du futur que nous propose Lorris MURAIL dans ce livre, que l’histoire elle-même qui m’a tant plu. Elle est, je pense, l’expression de toutes mes craintes, de toutes mes appréhensions. Et il les a exprimées comme je l’ai rarement lu dans des ouvrages de fiction.


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