Nuit(s), Folie, Fantômes et quelques masques, d'Eric Poindron : un séisme poétique

Félicia-France Doumayrenc - 10.06.2016

Livre - Nuit(s), Folie, Fantômes et quelques masques - Eric Poindron recueil - fiction, fragments, confessions déguisées ou si peu


L’écriture poétique est-elle une nécessité dans un monde si violent qu’il devient, par instant, une quasi-obligation de faire une pause ? S’entourer de livres, s’accompagner de textes qui bouleversent, rassurent, interpellent n’est-ce pas un moyen de survivre à cette insurmontable pesanteur du quotidien ? C’est ce que nous donne à penser ce merveilleux livre, ce miraculeux séisme poétique écrit par Eric Poindron.

 

Crédit Éric Poindron

 

 

Dès les premières pages, la magie opère. On pénètre dans l’univers particulier de l’auteur dont le monde ne peut laisser indifférent. Et, cette phrase vient en tête dans une espèce de quasi-immédiateté : le poète est condamné à écrire. La sentence est-elle lourde ? Oui, car c’est une peine à perpétuité et sans remise de peine. Tous les jours vivre dans les mots pour dépasser les maux du présent.

 

Éric Poindron a créé son univers de collectionneurs, de bibliophiles, s’entourant de têtes de mort et d’espoirs de lune bleue, d’étoiles scintillantes, de fantômes gardiens et égarés sur lesquels il écrit :

 

Les fantômes n’existent pas, j’en ai désormais la certitude, même si je n’en suis pas certain. Les fantômes ne sont guère que les résidents de nos imaginations enfouies, et les nostalgies inavouées d’un autrefois ; aussi, oui, les fantômes existent.

 

 

Contradiction poétique ou poésie à l’état pur ? L’imaginaire ne peut se fixer de limite, ne doit pas en avoir. Il est la page blanche sur lesquels les mots se forment, prennent un relief, deviennent des phrases, des textes, un livre.

 

Ces « NUIT (S), FOLIE, FANTÔMES & QUELQUES MASQUES sont une plongée dans un délicieux abîme où le poète fait se rencontrer, ce qui serait, pour certains l’impossible et d’une incroyable manière les vivants et les morts qui par le fil tenu de sa plume, abolissent dans ce livre la notion même de mortalité. L’écrivain est éternel, on le savait, Eric Poindron nous le pointe du bout de ses mots. 

 

Et, l’on croise avec une délectation infinie et dans un désordre artistiquement arrangé : Sophocle, Chénier, Walter Scott, Reverdy, Breton et Gilbert-Lecomte (pour ne citer qu’eux). On y lit des textes de Marc Dufaud qui décrit avec justesse la vie d’un des “phrères” du Grand Jeu, de son fils Nathanaël qui signe “un dernier verre” et ne fait pas défaut à la phrase de Rimbaud citée par Poindron “on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans.” Et d’autres amis de l’auteur.

 

Crédit Eric Poindron

 

 

Mais, si la magie éclate dans ce livre et rend à la poésie sa vraie place qui tend a disparaître, c’est grâce à la mise en forme (on pourrait quasi dire mise en bouche, en yeux, en sens) du livre. Le poète n’est pas que poésie, il est enchanteur, compteur, passeur, barman dans ses temps que l’on ne suppose jamais perdus. Ainsi glisse-t-il une recette de cocktail dans le chapitre : PARIS – LITTÉRATURE BY NIGHT ou Diogène vs Arthur Cravan une nuit à la Closerie des Lilas.

 

Et, c’est aussi parce que l’écrivain en proie à des interrogations permanentes nous livre une partie de son intime :

 

Je suis obsédé par les objets, naturels ou moins. Dans une astrologie qui reste à inventer, je suis sans doute né sous le signe de l’insolite ascendant fétichiste. Il faut toujours que je collectionne, que j’accumule, que je donne, que je troque. Chaque objet ‘me raconte une histoire. 

 

 

Eric Poindron a réussi ce qui pour d’aucuns semblent de nos jours impensable, et infaisable : ce recueil poétique nous raconte une histoire. Il nous glisse dans sa barque pétillante de champagne, d’immortels et de squelettes rieurs et nul besoin de donner son obole à Charon, le poète a rendu l’âme aux fantômes et le rire aux vivants.

 

Tel Héraclès, le lecteur sort plus que jamais en vie de ce livre dont il faut aussi signaler l’extraordinaire beauté de la confection. C’est un objet précieux et qu’il est bon de garder dans un coin de son chevet.

 

 

Editions les Venterniers.

Collection La Chambre forte. »