Océanique, Greg Egan

Clément Solym - 19.02.2010

Livre - Oceanique - Greg - Egan


De quel espace-temps revient Greg Egan pour écrire de la sorte ? Quels implants et nanotechnologies ont fait de lui un écrivain de science-fiction augmenté ? La réponse n'est pas dans Océanique. Mais tout ce que vous voulez savoir sur le futur y est. Océanique est le troisième tome d'un projet reprenant des nouvelles d'un auteur génialement déroutant, paru aux éditions du Bélial. Un projet éditorial unique au monde, dont on ne peut que saluer l'initiative.

Greg Egan s'intéresse à la cybernétique, au post-humain, au transfert d'identité, à l'immortalité. Des thématiques et des problématiques déjà présentes dans le manga Ghost in the Shell de Masamune Shirow (porté à l'écran par Mamoru Oshii). Qu'est-ce qui différencie des intelligences artificielles des êtres humains se demande Egan dans la nouvelle Poussière. Dans celle-ci, Paul Durham a réalisé une copie de lui-même. Une copie qui semble mieux placée que l'homme pour répondre aux questions d'identité. L'originalité de cette nouvelle est que la copie s'exprime à la première personne :

« Si moi je peux percevoir des événements séparés par des milliers de kilomètres et des centaines de secondes comme étant l'un à côté de l'autre et simultanés, il pourrait y avoir des mondes, et des créatures, construits à partir de ceux que nous considérons comme des points d'espace-temps dispersés partout dans la galaxie, partout dans l'univers. Nous sommes une des solutions possibles à une gigantesque anagramme cosmique... mais ce serait ridicule de penser que nous sommes la seule. » (p.193) De plus, Poussière se boucle sur elle-même attestant de l'aliénation qui affecte les copies d'êtres humains. Une réflexion qui se prolonge dans Les tapis de Wang.

L'auteur tente de rendre compte de ce qui pourrait se passer dans l'esprit d'une machine pensante. Tout en nous interpellant sur nos propres réactions robotiques, mécaniques. « Les matérialistes, voyez-vous, prétendent que nous ne sommes tous que des ensembles d'atomes sans finalité, qui se heurtent au hasard. Tout ce que nous faisons, tout ce que nous ressentons, tout ce que nous disons se résume à une séquence d'événements quelconque qui pourrait aussi bien être une rotation d'engrenages ou l'ouverture et la fermeture de relais électriques. » (p.547)

Greg Egan nous parle de la Singularité, un concept cher à Ray Kurzweil, décrit comme le point hypothétique de l’évolution technologique de notre civilisation à partir duquel l’intelligence des machines dépasse nos capacités humaines.

A la lecture d' Océanique, il faut parfois reprendre son souffle pour éviter la noyade.
 Océanique est peut-être plus exigeant qu' Axiomatique et Radieux, les deux recueils antérieurs publiés au Belial, car les quelques apartés scientifiques ne s'avalent pas toujours comme du petit lait. A l'image de la nouvelle qui ouvre Océanique. Gardes frontières décrit une partie de football quantique dans laquelle on marque des buts avec les ondes. Une fois passé le cap d'explications déroutantes sur les règles de ce jeu, les questions philosophiques posées par cette nouvelle sont essentielles. Une nouvelle dans laquelle on peut lire « Nous avions besoin de la souffrance et de la mort pour renforcer nos âmes ! Pas de cette atroce liberté et de cette horrible sécurité ! » (p.43)

Dans Gardes frontières, les hommes peuvent vivre plusieurs siècles et certains sont nostalgiques de la condition mortelle. Ceux-là disparaissent dans l'univers et regagnent d'autres planètes sans prévenir, ces départs instantanés vers de nouveaux horizons agissent comme de petites morts lorsque le capital social accumulé pendant des dizaines d'années devient trop pesant. « La mort n'a jamais donné un sens à la vie, ça a toujours été l'inverse. » peut-on lire dans la même nouvelle (p.46), en guise d'aphorisme Eganien.

L'enchaînement des nouvelles s'avère plutôt judicieux, certains récits se faisant même écho. Fidélité peut ainsi constituer une préquelle à LAMA, introduisant les usages qui peuvent être fait des implants. Ils permettent d'accéder à des états de conscience, de stimuler la créativité et de modifier les fonctions neurales des utilisateurs et en définitive de contrôler sa destinée.

Le regard de Greg Egan est vraiment singulier. Il ne discrimine ni n'encense les nouvelles technologies. Il tente de pointer les bouleversements qu'elles vont nécessairement occasionner. Loin des discours alarmistes sur la post-humanité, Greg Egan est un monsieur qui sait de quoi il parle, un visionnaire. Océanique nous plonge dans les origines de la vie, avec une ouverture d'esprit panoramique.

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