On a lu Alice au pays des morts-vivants, et on va vous l'épargner

Nicolas Gary - 30.05.2016

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Pour l’unique rédaction de France qui a dédié un autel votif à George A. Romero, l’idée d’un roman truffé de zombies, c’est du pain béni. Mieux : un chassé-croisé avec Alice au Pays des Merveilles ET des morts-vivants : le pop-corn chauffait, on voulait être aux premières loges. Sourire figé au visage, les yeux écarquillés, les lumières sont baissées et on diffuse des requiem en boucle : Alice au Pays des morts-vivants de Mainak Dhar débarquait, les pages pleines de promesses. 

 

En réalité, on aurait dû se méfier... Toujours se méfier des morts-vivants.

 

spoiler : le lapin blanc a en réalité des oreilles roses...

 

 

Saint Romero, priez pour le salut de nos âmes pécheresses, pas assurées de trouver le repos éternel post-mortem, depuis que les morts reviennent bâfrer du vivant. En 2009, un certain Seth Graham-Smith fait paraître Orgueil, préjugé et zombies, version détournée du célèbre roman de Jane Austen. Et le bonhomme a du talent, de l’humour et une solide plume : son histoire drolatique méritait un coup de chapeau sincère. La réécriture, où s’insèrent des séquences inédites de kung-fu et de zombies-blasting, hissait cette parodie au rang des perles de la culture pop & geek. 

 

Alors, envisager qu’un joyeux farfelu ait expérimenté la même approche, avec le classique de Lewis Carroll, voilà qui colle des frissons de plaisir. Sauf que le talent est capricieux et qu'il y a loin de la coupe aux lèvres...

 

L'apocalypse a eu lieu... mais pourquoi m'a-t-elle épargné ?

 

La civilisation telle que nous la connaissions est morte voilà une quinzaine d’années : le Monde des morts, ou Deadland, voici tout ce qui reste à l'humanité comme terrain de jeu. 15 ans, c’est d’ailleurs l’âge d’Alice Gladwell, qui vit avec ses parents dans l'une des communauté, bastion de résistance contre les morts-vivants, appelés Mordeurs. Oui, traduire Biters du texte original par Mordeurs était un pari audacieux – on salue la tentative, on déplore juste le résultat : Mordeurires, en fait...

 

Nous sommes en Inde – pays d’origine de l’auteur – et les humains ayant survécu à l’apocalypse passent le clair de leur temps à tuer ces zombies. Alice est une gamine curieuse, mais furieusement douée pour le combat (couteaux, mains nues, armes lourdes, automatiques, etc. – heureusement, on n’a pas droit à un inventaire à la Prévert). Alice, donc, décide de suivre un Mordeur affublé d’oreilles de lapin rose, et tombe dans un trou à sa suite. 

 

Et là, on se dit que, malgré ces premières pages mal ficelées, à l’écriture poussive – avec les conséquences auxquelles on s'attend sur la traduction – et un rythme laborieux, on va entrer dans le vif du sujet. Le lapin blanc, le terrier, le monde des merveilles, en avant. C’est le cas. Dans les chairs du lecteur, et à vif, l’auteur va tailler les 250 pages de son roman. Parce que passés la Reine (des zombies), un Mordeur avec un haut de forme façon Chapelier fou, et l'autre aux oreilles roses de lapin, toute similitude avec le livre de Lewis Carroll serait totalement fortuite.

 

Oui, d’autant que peu après, la Reine des zombies expliquera à Alice qu’elle est l’élue de la prophétie – dévouverte, bien sûr, à la lecture du bouquin de Carroll. Si, au moins, la Reine avait décidé de baptiser Alice en Neo, on aurait souri de l'allusion et compris que l'on plongeait dans un comique gore de bon aloi... sauf que non, même pas. À quand un remix Matrixomatose ?

 

Te prends pas la tête, on trouvera bien un zombie pour s'en charger

 

Sur 250 pages vont se démultiplier les clichés les plus éculés du genre mort-vivant et s’entasser les lieux communs plus que les cadavres. D’enfer. Ou plutôt, mortellement illisible. Voire, et c’est probablement le plus détestable, totalement mensonger : changer le prénom Alice par Hortense, et le livre plonge dans l’oubli d’où il n’aurait jamais dû sortir. Tout le texte et sa promotion reposent sur la publicité mensongère d’un lien avec le livre de Carroll, qui s'avère tout aussi fictif que tiré par les cheveux.

 

D’ailleurs, trois autres livres de l'auteur – que l’éditeur français aura la gentillesse de nous épargner, s’il ne souhaite pas faire connaissance avec de véritables morts-vivants – surfent sur cette même veine. Et après lecture, ont aussi peu de rapport avec l'Alice de Carroll que Fight Club avec Petit ours brun.

 

Raté d’un bout à l’autre dans son exploitation du grand classique détourné et oublié en chemin, médiocre si l'on se borne strictement à une énième exploration du genre zombiesque et travaillé à la truelle en matière de narration, Alice au pays des morts-vivants relève plus de l’imposture marketing. Même la tentative désespérée d’injecter un peu de géopolitique – Inde, Chine, modes d'emploi... – se prend les pieds dans le tapis. 

 

Imposture d’un bout à l’autre – à se demander si l’auteur a vraiment lu, un jour, Alice – le livre abuse de la crédulité du lecteur, avant l’achat, et de son temps de cerveau disponible, au cours de la lecture. Certes, les zombies sont toujours amateurs de cervelle, surtout si elle est dévorée effrayée : le lecteur vigilant fera bon usage de la sienne, en s’épargnant les 18 € que cette mascarade lui coûterait. Sans même parler des 13 € de la version numérique. 

 

N'est pas Roméro qui veut...