La perversité, espèce de gène quasi récessif qui se transmet de génération en génération. Comme l’on a les yeux bleus de son grand-oncle, on est violeur de père en fils, de grand-mère à mère. Horreur d’un constat qui ne peut que nous faire trembler. C’est celui que fait Sophie Chauveau dans son dernier et remarquable récit La fabrique des pervers. 

 

 

 

Le lecteur plonge dans cette sordide histoire familiale dans laquelle, il est peu à peu, absorbé. La rencontre d’une cousine qui lui écrit, après avoir lu un de ses romans, est le catalyseur d’une vérité à trouver. Tels deux détectives, les deux femmes comparent leurs vies respectives, découvrent les secrets de famille jusqu’à la nausée.

 

C’est d’inceste dont on parle et non de jeux innocents de l’enfance et de tartines de confiture. C’est de mensonges, de tortures infligées, de silences, de secrets abominables dans cette bourgeoisie feutrée que nous parle ce texte.

 

D’enfants martyrs qui sont silences, de tortures qui sont loin d’être douces, d’horreurs pourtant peu singulières. L’inceste a existé de tout temps, mais, dans cet ouvrage qui n’est pas une biographie complaisante ni une confession dégoulinante, il y est montré sous son jour le plus monstrueux. Ainsi écrit l’auteure, parlant de vacances dans une maison en travaux passées auprès de son père :

 

« Comment se présente la maison pendant ces travaux ? Un immense chantier dans toutes les pièces, sauf une où trône un grand lit. (…) Donc ce mois-là, je ne peux dormir que dans son lit. Avec lui. J’ai seize ans. (…) Et la nuit ? Où étions-nous la nuit (…). Tout me revient, je me rappelle. Ça me brûle les joues, j’ai froid partout, je vais m’évanouir. Je ne veux pas me rappeler son sexe, son corps contre moi, qui se frottait… »

 

Sophie Chauveau nous décrit l’invivable horreur avec une redoutable précision. Elle analyse le couple de ses parents, ne leur trouve pas d’excuses, mais cherche à comprendre le pourquoi de cette « fabrique des pervers ». Sa mère qui mourante d’un cancer trouve encore des excuses à son mari. « À vous dégoûter de l’amour » écrit l’auteure. Elle y explique sa reconstruction, grâce à une l’analyse et dit : « Je puis me pardonner, mais sans les absoudre. »

 

En effet, comment peut-on absoudre l’ignominie ? Sophie Chauveau nous livre, ici, un livre violent et inoubliable. Un aveu sur sa vie que l’on ressent comme nécessité, nécessité de décrire l’horreur pour que le témoignage permette à d’autres de se livrer, de se sentir moins seules. Il faut lui laisser les mots de la fin qui ouvrent un espace d’espoir : « Faites attention à vous, et, s’il vous plaît, prenez un soin précieux de nos descendants. »

 

Vient comme en écho le livre d’Anne-Laure Buffet qui traite des violences psychologiques vues du côté des victimes. L’auteure de l’ouvrage Victimes de violences psychologiques : de la résistance à la reconstruction est coach, conférencière et formatrice spécialisée dans l’accompagnement des victimes de violences psychologiques avec objectif de leur permettre de se reconstruire et retrouver leur identité. Elle a créé l’association CVP (contre la violence psychologique).

 

Ce document donne par le biais de témoignages la parole aux victimes et met en perspective l’importance de celle-ci qui libère et de l’écoute qui aiguille la personne blessée à se reconstruire peu à peu. Il faut du courage pour dire comme le fait Lucy qui a 24 ans :

 

« Mon père m’embrassait sur la bouche quand j’étais petite. Il essaie encore, mais aujourd’hui, je me recule. Ça me dégoûte. Ils me dégoûtent. Le sexe, le corps me dégoûtent. C’est sale. »

 

Anne-Laure Buffet écrit suite à ce témoignage : « L’inceste est une violence profonde, sans échappatoire, dirigée sur un corps souvent physiquement plus faible et sexuellement immature. Il en ressort pour l’enfant, le secret, la honte, une culpabilité effrayante, une confusion et une perte de repères face à la violence de l’effraction. »

 

Ce récit nous démontre à quel point les victimes sont partagées entre la culpabilité, la honte, la peur, le doute qu’elles soient enfants, femmes ou hommes. Et, surtout, pointe l’indifférence d’une société qui ne fait rien pour elles qui sont sans blessures apparentes. En leur donnant la parole Anne-Laure Buffet leur donne des clés, en les écoutant elle leur permet de se reconstruire et de réapprendre à vivre dans une vie normée.

 

Ces deux livres La Fabrique des Pervers et Victimes de violences psychologiques : de la résistance à la reconstruction sont à lire quasiment en parallèle. Grâce aux deux, on sort avec un autre regard sur les victimes et avec l’espoir d’une évolution nécessaire.

 

Vous pourrez rencontrer les deux auteures lors de la signature organisée par la librairie Gallimard jeudi 23 juin à 19 heures.