Opération Sweet Tooth : bienvenue dans le renseignement britannique

Justine Houyaux - 08.04.2014

Livre - Ian McEwan - espionnage - manipulation littéraire


Alors que la littérature constitue souvent un refuge rassurant, lire un roman de Ian McEWAN, c'est toujours se mettre en danger. C'est une fois de plus le cas avec Opération Sweet Tooth. Les lecteurs qui ont lu Expiation (2003) ou Solaire (2011) auront de grandes espérances à l'heure de découvrir ce nouveau roman de l'auteur anglais. Ils s'attendront à un texte sublime, mesuré et juste, mais aussi, et surtout, à cette forme de trahison toute particulière au style de McEwan. Ces espérances ne seront pas déçues. 

 

On est surpris, pris au dépourvu au détour d'une phrase qui réajuste la réalité de la narration de façon à ce que tout ce qu'on a cru jusque-là se révèle n'être rien d'autre qu'une vaste tromperie. Une fois de plus, Ian McEwan démontre avec brio qu'il est le maître incontesté de la manipulation littéraire.

Et de manipulation, comme de littérature d'ailleurs, c'est bien de cela dont il est question dans ce nouveau roman. 

 

Serena Frome, fille d'un pasteur anglican et d'une mère au foyer, est une jeune femme anglaise comme il y en a beaucoup dans les années soixante-dix, à ceci près que ses dispositions pour les mathématiques la conduisent à abandonner sa passion initiale, celle de la littérature, au profit d'études à Cambridge.

 

C'est là qu'elle rencontre celui changera le cours de sa vie, en la personne du Professeur Canning qui, dans une ultime manœuvre rédemptrice, lancera sa carrière au MI5 en des temps troublés. 

La guerre froide jette une ombre sur le monde, l'IRA pose des bombes, une crise politique agite la Grande-Bretagne et c'est la récession.

 

Mais le travail de Serena ne la conduit pas dans ces eaux tumultueuses : elle ne fait que classer des données au plus bas de l'échelle des services de renseignements. Cependant, son goût de la lecture et son physique avantageux la conduiront à participer à sa première mission sous couverture. Il lui faudra se faire passer pour une chercheuse de talents pour convaincre le jeune auteur Thomas Haley, dont les talents d'écriture pourront servir la propagande anti-communiste, d'écrire son premier roman.

 

Cette relation de dupes entraînera les deux protagonistes dans une passion voisine de la folie, sur fond de mensonges et de poésie, et surtout du danger qu'implique la duplicité de Serena. De ce monde fait de trahisons et de non-dit, personne ne sortira indemne.

 

Tout à la fois roman d'espionnage et histoire d'amour tumultueuse, réflexion sur la liberté, introspection de l'auteur et rétrospective de l'histoire du XXe siècle, Opération Sweet Tooth est aussi une ode à la littérature. 

 

L'intertextualité permanente mise en œuvre avec subtilité et érudition par l'auteur constitue une sorte de « liste des cent livres qu'il faut lire avant de mourir », que les lecteurs qui aiment annoter le texte ne manqueront pas de souligner frénétiquement. Émaillé de références en tous genres, des allusions à John Fowles à la critique de Gabriel García Márquez en passant par le décryptage des motivations de George Orwell, Opération Sweet Tooth est une formidable porte ouverte sur la littérature contemporaine. 

 

Le lecteur sortira de cette fresque étincelante et trompeuse avec un seul regret : celui de ne jamais plus pouvoir lire Opération Sweet Tooth pour la première fois.