Opus 77 : “Il n’y a que la musique pour faire face à la mort”

La Licorne qui lit - 17.10.2019

Livre - Alexis Ragouneau - musique concerto - orchestre piano musique


ROMAN FRANCOPHONE – Un roman ne se compose pas exclusivement de mots posés sur le papier. Il peut, parfois, véhiculer des images, des couleurs, des bruits, des paroles. Votre amie ailée s’est plongée cette semaine dans un livre d’où s’envolent des accords, des octaves, des clefs de sol.

Blottie sur mon fauteuil crapaud, une tasse de thé vert entre mes pattes – l’automne commence à pointer le bout de sa truffe, il faut prendre des forces – ma corne s’est laissée émouvoir par ces cœurs qui ne battent pas à l’unisson ; par ces interprètes qui, malgré leur immense talent, sont passés à côté de leur récital.



 
À Genève, la basilique Notre-Dame est pleine. Tous sont venus rendre un dernier hommage au chef de l’Orchestre de la Suisse romande. Ariane, sa fille, soliste de renommée internationale, assise devant son piano, s’apprête à jouer l’Opus 77, concerto pour violon composé par Chostakovich. « Dans [sa] robe de soie noire trop décolletée et [sa] tignasse rousse tombant sur les touches ivoires », elle va défaire le fil de son histoire. L’histoire de sa famille. Une histoire de virtuoses, entre lumière et obscurité. 

Claessens, le défunt auquel il n’est pas utile de donner un prénom, pianiste devenu chef d’orchestre par défaut – « ce sont ces mains qui l’ont trahi » - avait le don et l’autorité pour diriger sa meute. Respecté, adulé, craint, le maestro rencontre une jeune et prometteuse cantatrice israélienne, Yaël, qui au fil des années taira sa voix pour sombrer dans la démence. Ils auront deux enfants. Ariane et David, inextricablement liés par leur patrimoine génétique certes, mais aussi par les sacrifices consentis au nom de leur art.

Elle choisit le piano. Lui opte le violon, par rébellion peut-être, par peur certainement de ne pas être à la hauteur. Elle se forge une image de beauté glaciale, se soumet à la vie d’ascèse et aux projecteurs, enchaîne les concerts et les interviews. Lui, qui ne peut se résoudre aux « recommence » assénés par son père, prendra la direction opposée. 

Pourtant, c’est bien David, le Wunderkind. Pourtant, c’est lui qui est sélectionné pour participer au célèbre Concours Reine Élisabeth à Bruxelles. Et pourtant, c’est lui qui finira cloîtré dans un bunker dans les montagnes suisses sans oser affronter son Minotaure. Au rythme éprouvant et exigeant des cinq mouvements de l’Opus 77, Ariane raconte la manière dont les Claessens, qui avaient tout pour jouer la plus harmonieuse des symphonies, ont été rattrapés par les fausses notes et les trous de mémoire. Jusqu’au final, le Burlesque, car « il n’y a que la musique pour faire face à la mort ». La mort du père permettra-t-elle alors le retour du fils sacrifié ?
 
Au-delà des scherzos, des envolées, des passacailles, le texte accorde une place prépondérante à l’absence de sonorité. Le roman débute et s’achève sur un silence, imposé par Ariane. « À la fin, c’est toujours le silence qui triomphe, mais il nous reste à tous un ou deux airs en mémoire, qui perdurent de génération en génération. » Lorsque la musique cesse, qu’ils ne peuvent plus se cacher derrière leur instrument, les Claessens sont incapables de communiquer. Comme s’ils avaient transposé leurs sentiments dans les touches, l’archet, la baguette. Mais c’est bien dans le silence, à la fin du concert, que la réalité reprend ses droits. 
 

Nul besoin d’être un amateur ou un connaisseur de musique classique pour être happé par l’écriture sensible et élégante d’Alexis Ragougneau. Ignorant ou novice, le lecteur explore les coulisses du Victoria Hall – salle de concert emblématique de Genève - reflet d’un monde rude, superficiel et hautement compétitif, qui n’autorise aucune approximation. À travers le personnage de David, l’auteur retrace le parcours torturé d’un musicien de génie. Soumis aux contraintes du régime stalinien, dont il fut le compositeur officiel avant d’être classifié d’ennemi du peuple, Chostakovitch fera de sa musique un acte de résistance et l’expression de ses convictions intimes.

Son Opus 77 est le miroir de cette dualité : accusé de formalisme et de cosmopolitisme en 1948, le concerto ne sera achevé qu’une décennie plus tard profitant du dégel initié par Khrouchtchev. Au-delà des ressemblances physiques - nonchalance, manque d’éclat, timidité - David partage avec Chostakovitch ce même tiraillement intérieur. Le violon sera pour David le symbole de son opposition au système et l’outil de son émancipation. Arme à double tranchant, il le retournera contre lui pour se suicider, artistiquement, à la 29ème mesure de l’Opus 77.

Opus 77 est le récit d’une famille, pas tout à fait comme les autres, enfermée sur un territoire régi par un tyran qui les pousse au bord de l’abîme. Seule Ariane a su se protéger en reléguant ses émotions sous le couvercle de son piano ou en les redirigeant dans le moteur de sa Porsche. Seule Ariane est présente à l’enterrement de celui qui a vampirisé la beauté des siens. La vie est à l’image de la musique : faite de hauts et de bas, de gloire et de désillusions, d’achèvements et d’occasions manquées.

Alexis Ragougneau nous offre avec ce roman au ton très juste une immersion dans un milieu mystérieux, qui porte aux nues autant qu’il détruit, qui expose autant qu’il isole. Conseil de lecture : une écoute attentive du fameux concerto donne au texte une profondeur inattendue, en ce qu’elle permet de ressentir les errements, la souffrance et la solitude de l’artiste.

Conseil amical : mes licornettes et mes licorneaux, je sais que l’opéra ou la musique classique peuvent sembler intimidants parfois, les dorures, les smokings, les chuuuuttts, mais faites preuve de courage et d’audace. Beethoven, Mozart, Prokofiev, Brahms, la musique classique ne devrait pas connaître de barrière. Sur ce, je vous abandonne, j’ai spectacle ce soir ! Je reviens vite, promis !


Alexis Ragougneau – Opus 77 – Viviane Hamy – 9791097417437 – 19 €

Dossier : toutes les chroniques de la rentrée littéraire


Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.

Pour approfondir

Editeur : Viviane Hamy
Genre : littérature
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9791097417437

Opus 77

de Alexis Ragougneau

" Un jour, dans mille ans, un archéologue explorera ton refuge. Il comprendra que l'ouvrage militaire a été recyclé en ermitage. Et s'il lui vient l'idée de gratter sous la peinture ou la chaux, il exhumera des fresques colorées intitulées La Vie de David Claessens en sept tableaux. Je les connais par coeur, ils sont gravés à tout jamais dans ma médiocre mémoire, je peux vous les décrire, si vous voulez faire travailler votre imaginaire : L'enfant prodige choisit sa voie. Il suscite espoirs et ambitions. Le fils trébuche, s'éloigne, ressasse. Dans son exil, l'enfant devient un homme. Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s'égare. Blessé, il dépérit dans sa prison de béton. Mais à la différence des tapisseries de New York, ton histoire est en cours ; il nous reste quelques tableaux à écrire, toi et moi, et je ne désespère pas de te faire sortir un jour du bunker. La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c'est moi qui l'ai, David. Moi, Ariane, ta soeur. "

J'achète ce livre grand format à 19.00 €