Origine étrangère : parcours de la société danoise, avec Olav Hergel

Cécile Pellerin - 05.02.2013

Livre


Ce roman, écrit avant tout par un journaliste reporter, se lit effectivement comme une  brillante enquête approfondie de la société danoise et frappe par son aspect très réaliste et sérieux, sans concession, plutôt critique mais vraiment convaincant.

 

Applicable à de nombreux pays riches, cette histoire sombre, parfaitement maîtrisée, conduira certainement le lecteur à examiner de plus près la manière dont, en tant que citoyen, il se positionne face à la venue d'étrangers au sein de son pays, quelle place il est prêt à leur accorder, quel intérêt et quelle crédibilité il accorde également aux médias face à ce sujet et comment les politiques peuvent se positionner, entre démagogie et nationalisme démesuré, voire abject.

 

Tout commence un soir de juin, doux et lumineux, un soir où les étudiants sortent nombreux fêter leur baccalauréat et leur entrée dans le monde adulte. Un soir où la jeunesse est heureuse, se sent libre et disposée à s'amuser. Que l'on soit Danois de souche ou d'adoption, la fête se concentre essentiellement en boîte de nuit, là où les premières rencontres amoureuses peuvent naître.

 

Aussi, dans la file d'attente, on peut croiser indifféremment Julie, Zaki, Kamal ou Muddi. Mais face à Micky Madsen, videur de la boîte et « bon père de famille » danois, tout le monde n'est pas semblable et certains doivent patienter plus longuement que d'autres pour espérer pénétrer dans la discothèque.

 

« Il faut que vous attendiez un peu. Il y a trop de garçons à l'intérieur […]Donne moi juste un quart d'heure, ceux qui entrent sont des habitués […] C'est plein là dedans pour le moment, il faut attendre que d'autres sortent […] On verra dans un quart d'heure… », répète inlassablement Micky au groupe de jeunes immigrés qui souhaite entrer jusqu'à ce que, après une heure et demie d'attente, le sentiment d'injustice ressenti par Zaki  se manifeste  à travers un geste de violence aux conséquences tragiques.

 

« Le sentiment d'injustice généra en lui cette force qu'il redoutait, mais au lieu de la combattre, Zaki la laissa monter, jusqu'à ce que sa plus petite veine, son plus petit muscle, soient gonflés de fureur et d'adrénaline ».

 

Le videur est malmené, rétorque avec virulence et meurt, accidentellement. 

 

Olav Hergel

 

Commence alors un acharnement médiatique envers les immigrés, pris dans une globalité, qui va engendrer des haines nationalistes et plonger la ville dans une série d'émeutes, prêtes à embraser les quartiers sensibles. La réaction des politiques, tardive et rarement à la hauteur, hypocrite et élaborée uniquement à des fins électoralistes, calme rarement les esprits et semble bien vaine, sous la plume de l'auteur.

 

Seule une journaliste courageuse, Rikke Lyngdal (déjà héroïne de son précédent roman) prend le temps d'écouter toutes les parties, de vérifier ses sources et de publier une version divergente, au risque de se voir malmener par sa direction, l'opinion manipulée et le parti politique en place. « Elle ne devenait pas l'amie de ses sources mais restituait leurs points de vue […] Elle n'est pas assez critique à l'égard des musulmans, disait-on, et on trouvait des gens pour remettre ses articles en question. »

 

La force de ce roman est de dresser un portrait très nuancé des immigrés et réfugiés au Danemark, de décrire avec précision et lucidité l'hétérogénéité de la société danoise, de ne pas adopter une vision lisse et simpliste, mais en restant toutefois très critique à l'égard de la politique actuelle du Danemark et d'une certaine presse à scandales, qui ne vise que rentabilité et complaisance envers un parti et un lectorat, sans se soucier de déontologie. 

 

Le résultat est éloquent, hyperréaliste, tellement proche de nos sociétés occidentales, qu'il dérange notre esprit, interroge sur notre sincérité, nous confronte sans ménagement à notre tolérance, notre capacité d'accueil vis-à-vis de l'étranger. Un roman utile, éveilleur de conscience. A diffuser largement.