Ouragan, de Laurent Gaudé

Clément Solym - 04.11.2010

Livre - tempete - nouvelle - orleans


Il y a Joséphine, la vieille négresse quasi centenaire, restée fidèle tout le long de ces années à Marley qui, un jour, a disparu dans la fine fleur de leur union récente ! Joséphine qui sent arriver par tous les pores de sa vieille peau de négresse, cette « chienne » dont elle pressent qu’elle va tout mettre cul par-dessus tête.

Il y a Rose, dans la dernière ligne droite de ce procès qui aurait pu lui procurer quelque appoint pour l’aider à vivre, qui jette l’éponge et refuse finalement, par son mensonge devant la justice, d’accorder la paternité de son fils à cet homme pour lequel elle n’a même plus assez de haine. Rien que de la honte pour elle-même.

Il y a le révérend, blanc, qui rend visite aux prisonniers, noirs, d’Orléans Parish Prison. Qui ne sait pas très bien leur apporter un quelconque réconfort et qui rentre chez lui défait de n’avoir pas su être à la hauteur devant tous ces êtres qui hurlaient à son passage dans le couloir.

Il y a Buckeley qui s’associe au concert de ses co-détenus et « aboie » au travers des barreaux de sa cellule. Depuis trop longtemps, son (leur !) horizon est réduit à ces quelques mètres carrés : bien loin est la perspective d’un retour à la liberté.

Il y a aussi Keanu Burns, à des centaines de kilomètres de là, effondré dans cette chambre de motel, battu et abattu par ces images qui s’imposent à son esprit. Ces images qui l’accusent, le rendent responsable de ce qui s’est passé sur la plate-forme pétrolière qu’il n’a plus pu regagner après en être parti, terrassé par ses souvenirs de cet accident.

Et puis il y a La Nouvelle-Orléans sur laquelle « la chienne » (que Joséphine a si bien senti arriver) va s’abattre, cet ouragan qui a écrasé la ville et sa population. Cette calamité naturelle qui est venue rajouter un peu de malheur dans une ville qui avait déjà largement dépassé son quota. « La chienne » qui emmène, dans son sillage, la destruction, la mort, la désolation.

Je me suis laissé tenter par ce livre, posé sur une gondole (pourtant, j’avais juré qu’on ne m’y reprendrait plus) à cause d’une photo de couverture, magnifique, magique, tellement pleine d’ombres et de lumières. Eh oui ! Pourquoi ne pas l’avouer ?

J’ai bien failli ne même pas l’ouvrir lorsque j’ai incidemment appris, à l’écoute de la radio, que Laurent GAUDE avait placé son histoire dans l’œil de l’ouragan qui a dévasté la Floride, il y a quelques années : trop peur d’un racolage minable, d’un détournement du malheur des autres.

Et puis, je me suis laissé tenter quand même. Et je n’ai lâché ce livre qu’une fois fini !


Ces histoires qui s’entremêlent ne sont pas du journalisme de voyeur, ne sont pas un plaidoyer pour un but quelconque, ne sont pas un réquisitoire à charge. Ce sont de magnifiques histoires d’hommes et de femmes plongés dans un désastre, annoncé, mais non anticipé, dans une catastrophe naturelle qui aurait pu les broyer tous. C’est écrit avec une immense retenue, mais avec des mots très forts, avec les mots de ces « Nègres » dont la peau reste noire au fil des générations et qui ressassent une vie de misère dont on se demande si quelqu’un veut les voir sortir.

À événement exceptionnel, histoires et attitudes exceptionnelles
: chacun verra sa voie évoluer en même temps que monte l’eau dans les rues dévastées par les rafales d’un vent furieux, que sont noyés les quartiers, que l’évacuation est enfin organisée et que surgissent ici et là de véritables troupeaux d’alligators. (non, non, pas de crainte : il n’y a pas d’horreur sanguinolente du tout)

« Les hommes ne sont rien, mais l’ont oublié depuis si longtemps que chaque soubresaut de la terre leur semble être un cataclysme » fait dire Laurent GAUDE à l’un de ses fils rouges qui, l’un après l’autre, paragraphe après paragraphe, devient le centre de l’une des histoires lesquelles se croisent toutes et emportent chaque personnage vers sa destinée. Vers un après où tout sera différent. Mais où tout risque aussi d’être lamentablement pareil.

C’est poignant. C’est fort. C’est magnifique. C’est un plaisir de lecture immense. Ce sont de non moins immenses questionnements. Et mon instinct ne m’avait pas menti : c’est un ouvrage aussi beau que sa couverture.

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