Par effraction, Hélène Frappat

Clément Solym - 24.09.2009

Livre - effraction - Helene - Frappat


Après les deux premiers textes de Hélène Frappat, parus tous deux aux éditions Allia, Sous Réserve en 2004 et L’agent de Liaison en 2007, nous attendions avec impatience ce que cette philosophe, cinéphile, traductrice et romancière belle comme le jour pouvait écrire.

Par Effraction a le style poétique et fragile des deux premiers et cette construction narrative savante qui embarque le lecteur dans une aventure exigeante. Il évoque des thèmes assez similaires et à vrai dire universels que toute œuvre digne de ce nom devrait d’aborder, non ? La trahison, l’espionnage, l’identité…

Le talent immense de la jeune romancière philosophe tient à son art de tisser des histoires à partir de personnages uniques, êtres fragiles et éphémères qui côtoient les vivants tout en n’étant pas tout à fait de la même espèce. Dans leurs yeux, sur leur peau, la réalité laisse une empreinte particulière : ils sont comme du papier photographique, à l’époque désormais révolue de l’argentique. On est un peu dans l’ambiance de ce film extraordinaire des années 60, Le village des damnés (Wolf Rilla) où de drôles d’enfants télépathes aux yeux délavés hantaient un village anglais.

Hélène Frappat, Allia ©
Par Effraction
est l’histoire de deux jeunes filles à cinquante ans d’écart. Aurore, belle jeune fille pleine de vie est filmée par un témoin attentionné ou amoureux : son père ? Son fiancé ? Un jeune homme retrouve bien des années plus tard une série de films 8 mm dans des puces parisiennes et essaye de recomposer la vie éblouissante de cette gracieuse enfant, jusqu’à ce qu’à trente ans, ce récit de vie filmé s’interrompe brutalement. A. dont on ne saura pas le nom, taciturne et apparemment impavide, vit à une époque relativement récente. Douée de télépathie, elle vit ce don sur le mode du supplice et cherche à tout prix à s’éloigner du chaos des paroles des adultes qui l’empêche de trouver le calme.

Entre ces deux jeunes filles qui sont comme le positif et le négatif d’un même personnage ? Dont l’une s’éveille à la vie quand l’autre en disparaît ? – des fils sont tissés que l’on essaiera de démêler, sans que l’auteur finalement ne nous donne beaucoup de pistes pour nous guider.

Il est question d’eau, de noyades, de baignades dans des petits récits de rêve qui ponctuent le récit. Qui rêve ? A. ? Aurore ? « Que connaissais-je d’Albertine ? deux ou trois profils sur la mer », dirait l’autre. Ce livre est merveilleux. Il est cité en première sélection pour le prix Wepler. Souhaitons qu’il le remporte pour que cette jeune auteur soit enfin connue à hauteur de son talent et de son inventivité littéraire.

Pour finir, un extrait pris au hasard, car tout est également beau et magique : « Habituée depuis l’âge de sept ans à entendre, A. avait négligé de sentir. Elle devinait soudain qu’un monde merveilleux de silence, où la barrière des langues comptait peu, où les âmes communiquaient instantanément, en dehors des contraintes du temps et de l’espace, se profilait confusément à l’horizon. Elle ferma les yeux, cherchant à l’apercevoir. Mais le monde avait disparu. Pour la première fois dans sa courte existence, A. sentit la morsure douce de la nostalgie. Elle désirait déjà revenir là où elle n’était jamais allée. »

Attention, ce texte vous brûlera les rétines et hantera longtemps vos rêves, avec la force de Mulholland Drive, sublime film de Lynch, avec lequel on peut sentir une forte parenté.


 

Retrouvez Par effraction d'Helène Frappat en librairie