Parc Sauvage, Jacques Roubaud

Clément Solym - 25.06.2008

Livre - parc - sauvage - Jacques


Clôturant le récit qu’il venait de nous faire partager « Goodman James » écrit le message géométrique suivant « tears at rest ». Qu’elles reposent en paix ces larmes de douleur que l’on imagine avoir coulé sur le visage enfantin de Dora.

Le récit, confie-t-il, est écrit à partir du journal que l’enfant a rédigé au cours de deux mois d’une fin d’été brûlante dans les Corbières. C’était l’année1942. Ce journal a été oublié dans une cachette que Jacques et Dora avaient trouvée au fond du Parc Sauvage alors qu’ils redoutaient la venue des Allemands, sorte de monstres de cauchemar, si loin du bonheur qu’ils vivaient, qu’on doutait même de leur existence.

Cette histoire est-elle vraie ? Est-elle inventée ? On peut se douter qu’une petite fille a rêvé en 1942 de devenir poète, de retrouver sa maman, de voyager :

« Dora rêvassait. Ils partiraient dans la montagne, pour la traverser. Ils entreraient dans les champs de neige. Ils grimperaient. Ils grimperaient et ils atteindraient un de ces cols qu’on voyait sur la carte. Là, ils s’arrêteraient pour contempler l’Espagne, avant de descendre dans une plaine. Elle verrait le fleuve, le Guadalquivir « à la barbe grenat ». Il y aurait des palais, l’Alhambra. Il y aurait des jardins de roses ».

Une petite fille, cent mille petites filles, des millions d’hommes de femmes et d’enfants en ont sans doute rêvé, et combien aujourd’hui ? Mais là n‘est pas le propos.

Jacques Roubaud est un poète. C’est la langue cristalline et fragile de cette enfant que l’on entend dans ces lignes. Les phrases sont courtes, heurtées, précises et simples. On sent une parole au plus proche des sentiments, des sensations, des craintes que l’on a lorsque l’on a douze ans et qu’on est recueillie par des étrangers dans une maison merveilleuse où les canes facétieuses pondent des œufs en or massif, où à croquer des grains de raisin « très chauds, très sucrés », les enfants deviennent « ivres comme des grives ».

23 chapitres, deux cycles lunaires, deux parties à cinquante ans de distance. Jacques Roubaud est un mathématicien. Il y a des clés à trouver dans ces chiffres.

« Soir, alors lis », « seuls, nue (vue ?), nus »… Chaque chapitre se termine par un message géométrique que Dora écrit en terminant la narration de sa journée. Jacques Roubaud est un poète oulipien. Il y a un sens, se dit-on, dans ces messages.

Et puis, on oublie les clés, les messages, les nombres. On est porté par ce texte magnifique, par ces souvenirs d’une densité douloureuse, par cette ce moment précieux où la langue se fond avec la vie, où les mots s’effacent derrière l’instant.