Pas son genre, de Philippe Vilain

Orianne Papin - 11.06.2011

Livre - pas - son - genre


Un agrégé de philosophie parisien, muté dans un lycée du Nord, à Arras, comble son temps libre par son divertissement de prédilection : choisir une femme et rêver à elle quelque temps, à l’histoire qu’ils pourraient vivre ensemble. C’est ainsi qu’il décide d’aborder Jennifer, coiffeuse trentenaire, pour vivre une histoire au relief des plus ordinaires.

Dans ce récit à la première personne, le narrateur nous entraîne sans ambages dans les constats paradoxaux de l’homme moderne. Les premières pages nous posent d’emblée dans la veine du roman d’analyse psychologique revendiquée par l’auteur. Celles-ci se font théorisation avant même l’entrée dans la narration.

Nous voici face à un homme enlisé dans la perplexité absolue : « m’engager ne me satisferait pas plus que ne pas m’engager, et […] rien ne me paraît plus absurde que de choisir entre une insatisfaction et une autre. » (p. 11). Tout au long du roman, on sent peser sur lui le poids de cette liberté trop grande, celle du choix de l’homme trop averti, choix insurmontable puisque impliquant l’avortement de tous les autres possibles.

S’il commence par prétendre que cet état ne concerne que le domaine sentimental, il se démentira bien vite, affirmant n’être devenu philosophe et enseignant que « par erreur », « sur un malentendu » : « J’ai l’impression de n’être pour rien dans ce que je suis devenu. » (p. 58). Emerge alors le point culminant du paradoxe relationnel : cet homme, qui passe de femme en femme sans affect apparent, n’est autre qu’un idéaliste, et c’est bien là la source de ses souffrances et de son incapacité à se donner et prendre réellement : « je sens combien mon indécision naît d’une résolution plus grande, de mon idéalisme, d’une vision perfectionniste de l’amour qui m’impose de rechercher dans la réalité une femme répondant à mon idéal. […] Mon indécision n’est pas tant l’irrésolution du lâche que la résolution du rêveur. » (p. 13-14).

Vivre de nombreuses femmes accroîtrait la probabilité de la rencontre, affirme le narrateur dans une version amoureuse du pari pascalien : « Il me semble que si j’ai raison, je gagnerais tout, et que si je perds, je ne perdrais pas grand-chose puisque j’ai déjà assez espéré. » (p. 50). Le narrateur va jusqu’à avancer qu’en amour la question serait de savoir à qui l’on estime pouvoir prétendre… Liberté, intellectualisation et ego : voici le fléau triangulaire qui pourrait empêcher l’homme moderne d’accéder au bonheur.

Le lecteur finit par aspirer lui-même à se délester de ces paradoxes sans fin, et c’est alors vers « la petite coiffeuse » – pour reprendre la périphrase mi-méprisante mi-attendrie que le narrateur ne cesse d’employer – qu’il a envie d’aller. Loin des tortures cérébrales dont le philosophe est victime, c’est bien cette héroïne – incarnation de tous les clichés de la « France moyenne » – qui est la plus à même de prétendre au bonheur de vivre. Salariée modèle du salon « Friselis », forgée par des « principes de vie », lectrice du quotidien régional et amatrice d’horoscopes, cette nouvelle Odette Toulemonde incapable de retenir le « nombre de bises » qu’il faut faire nous touche par la simplicité de ses attentes, son aptitude à jouir de la vie, à verbaliser ses émois et angoisses, son émerveillement et sa curiosité envers le monde qui l’entoure.

Les mots du narrateur, qui juge la vie de cette femme « insipide » et ne cesse de répéter – sur les pas d’Alberto Moravia – son ennui auprès d’elle, deviennent lors des rares scènes où le couple se montre en public d’un mépris insoutenable : « je ne voyais plus que le vulgaire de sa robe […], le criard de ses lèvres scabreuses, enduites d’un Diorkiss rouge vif – pour embellir ses paroles, j’imagine ! […] » (p. 63). Loin de parvenir à mettre des termes définitifs sur le lien qui l’attache à elle, le narrateur n’hésite pas à se contredire d’une page à l’autre : elle est tantôt un « simple divertissement », tantôt une « douce habitude ».

Il évoque parfois sa « tendresse » et le manque qu’il ressent une fois éloigné d’elle. Il va même jusqu’à parler brièvement de « passion » lorsqu’il croit qu’elle lui échappe, prétend l’ « estimer » sans l’ « admirer » tout en la « méprisant »… Son introspection se fait par endroits bien plus singulière, évoquant son état amoureux comme celui d’un Pygmalion perfectionnant sa créature, ou verbalisant le « mécanisme pervers de /son/ affection qui /lui/ imposait de la mépriser pour l’aimer ensuite », en « une pitié rédemptrice […] qui /lui/ donnait l’impression de l’aimer honnêtement » (p. 152).

Certes, cette relation permet par moments au narrateur de prendre du recul par rapport à son milieu, de sentir la vacuité de l’homo academicus, pour amener le lecteur, de même que le narrateur, à admettre que le sens véritable est du côté de cette femme qui a, elle, la faculté de vivre. Pourtant, la question ne réside pas tant dans ce décalage socioculturel que dans le malentendu inhérent à la relation amoureuse : qu’associons-nous à l’autre pour l’aimer ou ne pas l’aimer, créer du lien ou de l’obstacle ?

Si le professeur de philosophie aime à répertorier les lacunes de sa jeune amante, à la scruter dans toutes les situations de la vie quotidienne, à épingler la manière dont elle se met en scène, c’est surtout parce que, lui, n’arrive jamais à s’incarner véritablement, à dépasser l’intellectualisation incessante pour trouver son ancrage dans la vie réelle.

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