Pascal Bruckner, Mon petit mari

Clément Solym - 04.01.2008

Livre - Pascal-Bruckner - Mon-petit - mari


Léon n’est pas bien grand depuis son mètre soixante-six. Contrairement à sa tendre épouse, Solange, qui appartiendrait plutôt à la catégorie nageuse est-allemande… Mais l’amour est aveugle, et les tourtereaux roucoulent vers des lendemains qui chantent, au grand dam de la famille de Solange. Elle file d’une riche famille devient chirurgien dentiste, Léon s’orientera vers l’oto-rhyno-laryntologie. Peu après leur épousailles, Mère Nature pourvoyant aux besoins de ses enfants, eut tôt fait de récompenser avec grâce les efforts du jeune couple dans leur tentative de repeupler le pays. D’autant que madame se montre gourmande à ce sujet. Ainsi né Baptiste, héritier premier-né de la fratrie.

Or, par un beau matin, où Léon s’en allait gagner le cabinet médical d’ornytho, non pardon, d’oto-rhino-laryngologie il se rend compte en enfilant sa veste d’une mauvaise plaisanterie. Les manches dépassent sur ses poignets, il nage dans ses chaussures, jusqu’au pantalon qui lui donne des airs bouffants. N’osant soupçonner sa femme, il feint l’indifférence, mais les faits, irrévocables, l’accablent, justement : il a rétréci. De 39 centimètres, précisément.

Drame affreux ! Facétie de Dame Nature ! Ironie tragique d’un destin mesquin ! Comment éduquer un enfant pour un père qui perd (hou hou…) de sa stature ? L’amour de Solange, faisant fi des racontars et des mauvaises langues donnera-t-il la force à Léon de surmonter ce handicap ? Bien sûr, car l’amour soulève des montagnes, c’est connu. Qui plus est, le géniteur, dans son malheur, dispose toujours de l’organe reproducteur, qui soudain acquiert des dimensions étonnantes ! Et le couple de roucouler de nouveau.
Et à force de roucouler, on en finit bien par procréer. Voilà donc qu’un second bambin surgit. Ô merveille dans la maisonnée qu’un enfantement ! Et pour l’occasion, Léon ne se sentant plus de joie… perd de nouveau 39 centimètres. Le médecin Doublevou, consulté pour l’occasion en reste comme deux ronds de flan : la médecine assiste, impuissante, au rétrécissement dudit mari. Singulière et étrange Mère Nature. Surtout que le premier minot a grandi et menace désormais l’autorité paternelle, bafouée et conspuée, tendant traquenard sur pièges, humiliant et insultant cet homme incapable de garder sa place. Alors que son organe, lui…

Et c’est justement cet organe fautif qui, dans un accomplissement du devoir conjugal, ensemence de nouveau Solange. Le mal est fait, et la dame se retrouve sur le point d’accoucher de jumeaux. Doublevou qui a fait le rapprochement entre les naissances et la réduction de Léon tente de prévenir, mais en vain. Les jumeaux viennent au monde – sacré mastodonte, puisqu’aucun des enfants ne pèsera moins de 4,5 kg – tandis que leur père, décidément inconstant se réduit, se réduit, jusqu’à ne mesurer que 10 cm. Refaites le calcul, mais je crois qu’on tombe juste.

Question existentielle, donc : est-ce que seule la taille compte ? Eh bien… non. Ce petit livre, dans la veine des déformations et des précédents ouvrages de Pascal. Et l’on ne s’y trompera pas : ce conte quasi philosophique, mais le caractère pesant des ouvrages de Voltaire amuse, distrait et se lit comme qui rigole. Surtout qu’on ne manque pas de sourire au fil des pages, lorsque le mari réduit comme peau de chagrin s’adapte à son nouvel environnement : meubles, couloirs, nourriture, ce gigantisme qui s’exacerbe autour de lui transforme sa vie en une lutte quotidienne.

Si l’œil avisé se penchera sur la place de l’homme, et du mari, finalement remplacé par un autre prétendant qui engrossera la Solange et dont l’avenir nous dirait s’il est pareillement frappé par la malédiction, le dilettante feuillètera cette aventure rocambolesque avec bienveillance. Le style fluide, malgré une ou deux pages que j’ai sautées (ben oui, mais j’ai le droit…), la légèreté du propos alliée au cocasse des situations… Mon petit mari virevolte entre humour et drame familial, en évitant toujours les écueils. On se prend d’affection pour les malheurs du Minuscule, qui regardera sa chatte Fanfreluche comme un prédateur avide et là, partira à l’escalade des formes généreuses de sa femme, pour aboutir dans sa « petite » culotte taille 44… SI la cruauté des enfants exaspèrera, le courage de Léon la balance, sans en sortir indemne cependant.

Reclus dans son propre appartement, à la merci de ces monstres colossaux qui ne manqueront pas de (tenter de) le faire disparaître, parcourant les immensités du salon en voiture électrique ou en biplan à essence, tous deux miniatures, Léon va endurer les plus injustes de situations, essuyer les volées de bois vert les plus frustrantes, pour comprendre que l’on ne s’accroche pas sans dépérir à ce que l’on fut auparavant. Peut-être est-ce là un défaut à noter d’ailleurs : on se lasse, malgré le rythme du récit, de temps à autre. Les turpitudes de Léon manquent du regard de sa famille, trop concentré que le narrateur est à nous peindre les outrages subis. M’enfin…. On trouvera plus à redire sur la fin elle-même du livre, un peu facile, un peu trop rapide : quelque chose ne va pas trop.

Conte philosophique sur l’existence et l’appartenance, réflexion portant sur le rôle du père… On pourrait tourner autour du pot pour décrire l’autoflagellation perpétuelle de ce Microbe perdu au pays des géants ou les vagues d’humiliations prodiguées par une femme anciennement aimante, devenue castratrice. Faut-il lire entre les lignes pour que le mythe à la peau dure de l’enfant roi jaillisse ? Inexorablement, Mon petit mari bouscule, sans faire tomber. A rapprocher pour ceux qui n’ont jamais eu l’occasion de le lire Le Divin enfant. L’histoire d’un fœtus qui ne veut plus sortir et croît à l’intérieur même de sa mère.