Petite maman n'avait que dix-sept ans : les origines

Clémence Holstein - 17.08.2018

Livre - Dix sept ans Fottorino - Eric Fottorino Gallimard - Gallimard RL 2018


ROMAN FRANCOPHONE – Éric Fottorino nous invite dans Dix-sept ans à une plongée dans l'extrême. Pas celui du saut à l'élastique, de l'expédition au cœur de la jungle. Un extrême bien plus terrifiant, qui nous concerne tous : celui de notre intimité la plus ultime.

 

 

« Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée. »

 

Le narrateur nous invite dans son intimité la plus profonde. N'ayons pas peur des mots. Aussi profonde et intestine que peut l'être l'intimité. Aussi cru et cruelle, dans le tréfonds des entrailles.

 

Avec ces mots, Éric cesse de se défiler. Il a fui, pendant plus de cinquante ans, il a fui. Pas vraiment son histoire. Il a fui sa mère. Sa toute petite maman qu'il ne peut pas appeler autrement que par son prénom Lina, parce qu'à dix-sept ans, est-on une mère ? Est-elle vraiment sa mère ? Mais au fur et à mesure, il s'aperçoit que la question n'est pas là.

 

Éric part à la recherche de ses origines. Voyage initiatique sur le tard. Il retrace depuis sa vie intra-utérine jusqu'à aujourd'hui ce qui a tissé cette relation de désamour qu'il entretient avec sa mère. Il ne la connaît pas. Il la méconnaît. Il ne peut pas la toucher ni la laisser le toucher. Il ne peut pas l'aimer. Et il ne comprend pas. Ou il croit comprendre mais son intuition lui dit qu'il se trompe. Qu'il n'a pas tout vu ni tout entendu.

 

Les fantasmes dans leur plus grande impudeur sont évoqués, impudiques oui, mais bien réels et tout répugnants qu'ils puissent paraître si on les évite, ils sont les plus puissants. Mais les regarder en face ne peut-il pas enfin soulager et faire tomber le dégoût et la rancœur ?

 

Le désespoir, l'amertume, la douleur ancrée des origines fracassées, recollées, brisées à nouveau, toujours fissurées s'écrivent au fil des pages. La violence des émotions est au rendez-vous et le cœur du lecteur doit être bien accroché. La haine de soi, jamais vraiment dite, jamais vraiment loin avec cette entrée ratée dans la vie : « comme si ma vie avait commencé par une faute de goût.» (p.37) raconte Éric. L'authenticité de ce récit est prégnante.

 

Le narrateur nous entraîne dans les méandres de la mémoire et les bouffonneries de l'oubli. Tout se reconstruit car l'oubli œuvre, comme un insensé croit-on de prime abord. Mais le bouffon est toujours plus sage que celui qui se dit tel. L'oubli protège et atténue les douleurs, les amours insupportables et l'abandon à chaque coin de rue. L'oubli est un bouffon à apprivoiser et il laisse courtoisement sa place quand la conscience s'éveille vraiment. Il n'a alors plus lieu d'être, il découvre ses tours et le voile se lève.

 

La famille... Un immense sac de nœuds où les masques sont multiples et se superposent, où l'on fait croire avec le plus grand sérieux cette fois-ci les choses les plus fausses mais dans lesquelles on a foi. Les luttes de pouvoir, la haine et la rage sont là, partout. Et les usurpateurs ne sont pas ceux qu'on croit. Les méchants et les gentils n'existent plus. Chacun a sa nuance de gris, nébuleuse et singulière. Indomptable. Il s'agit de se souvenir et puis, de faire avec.

 

Dans cette aventure intérieure, la nature et les sensations qu'elle suscite sont omniprésentes. Elles rythment la marche vers l'histoire et aident à reconstruire les ruines. Nice, la Charente, les paysages, leurs couleurs, le bleu partout où Eric s'arrête et comprend. La poésie des sensations vient bercer la violence de l'intime à nu. Certainement révèle-t-elle aussi la poésie propre de l'intime.
 

[Extraits] Dix-sept ans de Eric Fottorino
 

Le fin mot de l'histoire est une boutade, comme l'oubli-bouffon, mais bien plus véridique que les grandiloquences : « L'être humain est comme une mayonnaise. Pour que ça prenne, il faut verser les ingrédients au bon moment. Sinon rien ne se passe, c'est trop tard.» (p.68-69)

 

Éric Fottorino nous offre un écrit d'un grand courage, le plus grand courage sans doute dont on puisse faire preuve. A admirer avec humilité.

 

 

Éric Fottorino - Dix-sept ans – Éditions Gallimard - 9782070141128 – 20,50 €

 

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Pour approfondir

Editeur : Gallimard
Genre :
Total pages : 272
Traducteur :
ISBN : 9782070141128

Dix-sept ans

de Eric Fottorino

"Lina n’était jamais vraiment là. Tout se passait dans son regard. J’en connaissais les nuances, les reflets, les défaites. Une ombre passait dans ses yeux, une ombre dure qui fanait son visage. Elle était là mais elle était loin. Je ne comprenais pas ces sautes d’humeur, ces sautes d’amour." Un dimanche de décembre, une femme livre à ses trois fils le secret qui l’étouffe. En révélant une souffrance insoupçonnée, cette mère niée par les siens depuis l’adolescence se révèle dans toute son humanité et son obstination à vivre libre, bien qu’à jamais blessée. Une trentaine d’années après Rochelle, Éric Fottorino apporte la pièce manquante de sa quête identitaire. À travers le portrait solaire et douloureux d’une mère inconnue, l’auteur de Korsakov et de L’homme qui m’aimait tout bas donne ici le plus personnel de ses romans.

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