Petite soeur mon amour, de Joyce Carol Oates

Clément Solym - 01.02.2011

Livre - enfant - battue - etrangler


Un titre si doux, si avenant pour révéler une histoire glauque et douloureuse de maltraitance d’enfants : âmes sensibles s’abstenir !

Joyce Carol Oates, une fois de plus, excelle dans l’art de la satire sociale féroce et incommodante de la middle-class américaine, ébranle toutes les valeurs familiales rassurantes dont elle se fait l’écho et crée le malaise chez le lecteur, jusqu’à provoquer des hauts le cœur et une saturation même parfois dans la lecture.

Voici la transposition libre et subjective d’un fait-divers qui secoua l’Amérique entière. En décembre 1996, une mini-miss (JonBenet Ramsay) est sauvagement assassinée dans la cave du domicile familial. Les soupçons se porteront sur les parents notamment et l’affaire ne sera jamais clairement élucidée même si un déséquilibré mental avouera le crime. Dans ce roman, c’est le frère qui témoigne et relate les faits, dix ans plus tard, et condamne sans appel ses parents. Tout au long de son récit-fleuve, sinueux, pétri d’angoisse, parfois névrosé, il évoque une famille en totale décomposition, annihilée par la vanité indécente d’une mère et l’indifférence d’un père face à deux enfants fragiles et désorientés, en quête d’amour et de reconnaissance.

À travers un style étriqué, déformé (cf. ratures, notes de bas de page…) c’est tout la déstructure d’un être qui se dessine, sa lente déshumanisation orchestrée par un couple de parents médiocres, ignobles et prêts à tout pour satisfaire un narcissisme démesuré et vénal, profondément abject.

Et pourtant, Bestey est une mère dévouée à ses enfants (« une maman radieuse »), Bix, un mari viril et sportif, ambitieux et promu à une carrière brillante (« il était poursuivi sans trêve par des « chasseurs de têtes »). Ils forment un couple idéal avec leurs deux enfants aux visages d’anges : Skyler et Edna Louise ; un modèle de réussite vu de l’extérieur. « Nous les Rampike sommes une famille très unie, nous ne manquons jamais le service du dimanche à l’Église épiscopalienne de la Trinité ». Mais ce couple est obsédé par la réussite, l’argent, la célébrité et n’a aucun scrupule à utiliser ses enfants pour atteindre une reconnaissance sociale. Skyler est entraîné pour devenir un grand gymnaste, mais un terrible accident stoppe net sa carrière (« il tomba, tomba violemment, plus violemment qu’on ne l’attendrait d’un corps aussi chétif ») ; aussi quand Edna-Louise manifeste de l’intérêt pour le patinage artistique et se révèle gracieuse et habile sur la glace, la mère (ex-patineuse frustrée) s’engouffre avec avidité et une vanité indécente dans le destin de sa fille.

Elle entreprend la déshumanisation monstrueuse d’une petite fille devenue « une ingénieuse poupée animée » dopée aux hormones de croissance et autres « capsules visqueuses » et « produits chimiques qui sentent mauvais » pour éclaircir les cheveux ou encore cette « sale gouttière en plastique et fil de fer qui blesse la bouche » ; tout cela avec la bénédiction d’un christianisme imposteur « (avec la bénédiction de Dieu nous réalisons notre destinée sur la glace envers et contre tous nos ennemis, nous ne connaîtrons pas la défaite […] Jésus nous aime. »). Perte d’identité effrayante, jusqu’à l’abandon de son prénom (elle devient Bliss), entraînant avec elle le rejet du fils aîné, devenu désormais inutile.

Au fil des pages, Skyler se fragilise, perd ses repères, souffre psychiquement. Après le décès de sa sœur, il trouve refuge dans la drogue et les centres psychiatriques et s’enferme dans une culpabilité invalidante pendant dix ans. C’est toute cette ambiance glauque qu’il décrit avec minutie et obsession page après page (et il y en a près de 700) et qui conduit inexorablement au chaos. « Je ne suis pas assez fort pour le bonheur. Le désespoir est ma seule force ».

Des pauses dans la lecture sont souvent nécessaires, car ce récit est pesant (et le livre lourd), presque asphyxiant, et souvent effroyable. De plus, l’étalage de ces souffrances mises à nu par les médias (tabloïds et téléréalités) accentuent l’impression dérangeante d’être parfois un lecteur voyeur, avide de sensationnalisme nauséabond.

Mais les dernières pages s’illuminent, apportent une lueur d’espoir au sein d’un esprit torturé et anéanti par le doute. On ose alors croire à une renaissance, une résilience chez Skyler. Et soudain, on respire mieux (ouf !) après une lecture réellement éprouvante et traumatisante.

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