Petites scènes capitales : des presque rien plantés comme un clou d'or dans la mémoire

Julien Pessot - 04.10.2013

Livre - deuil - rentrée littéraire - enfance


On pourrait lire Petites scènes capitales comme le prolongement ou l'application de Rendez-vous nomades. En se défaisant de « l'érudisme », Sylvie Germain retourne, furtivement, auprès de personnages. C'est un retour discret, mesuré, à l'écriture littéraire qu'elle opère. Elle les façonne lentement, tâtonne longuement pour leur trouver une voix, pour leur dessiner un périple, saisir le sens des choses, le perdre, cicatriser leurs blessures et les relancer sur le chemin de la vie.

 

On est bien loin des grands orgues des premiers romans de Sylvie Germain, ceux qui ont fait sa gloire. Mais on retrouve les mêmes composantes de son tropisme : la brutalité des choses, le murmure du monde, la mystique de l'existence, les vertiges d'une langue heurtée, savante et musicale. C'est toujours dans une exploration conscience des crevasses de l'être que s'inscrit Petites scènes capitales. L'histoire désormais se développe le long des petites failles. Ce qui intéresse Sylvie Germain, c'est la petite musique qui rythme et illumine les existences de chacun de ses personnages, de Lili au reste de sa famille. On peut y voir quelque chose de proustien dans cela.

 

Mais moins qu'un grand projet ou qu'une grande recherche qui promettrait une résolution ultérieure, Sylvie Germain n'avance rien. Elle observe, imperturbable, le développement des existences. Moins qu'une « Recherche » romanesque, Petites scènes capitales est une suite de morceaux d'écritures, de fragments spontanés et presque autonomes qui se cristallisent autour d'une impression, d'une affection ou d'une angoisse. Cela rend ce roman difficile d'entrée : il n'a pas de ligne claire, on ne sent aucune détermination de l'existence des personnages. Les expériences sont éclatées et recomposées par le narrateur qui essaie, scrupuleusement et avec brio, de les rassembler.

 

« Quelque chose d'inédit, de puissant, de capital, mais elle est incapable de le définir. »

 

Au fil des souvenirs, on passe de moments cruciaux en moments cruciaux, c'est-à-dire de cicatrices en cicatrices. Même la beauté est traumatisante et, comme toute chose réellement fondatrice et épanouissante, se doit de l'être : « Tout ce qui excède en intensité, en présence, en saveur, laisse un reste. » Le récit va exposant la vie de chacun de personnage vers la découverte et la jouissance de leur vocation, fût-elle artistique ou spirituelle : Musique, Nature, Amour, Foi, …

 

En ce sens, chacun est guidé et hanté par les mots, « les mots, à la fois simples et justes, qui pourraient les éclairer », qui leur servent à accueillir et à saisir l'abondance des choses. Chacun se creuse ainsi un monde, comme Lili « dans une tanière traversée de bruits confus, les sourds grondements du métro, les chuintements de pneus des voitures et des bus glissant sur la chaussée, et surtout les claquements de pas des piétons sur le trottoir. »

 

Alors que le monde les submerge, c'est à travers les mots qu'ils parviendront à prendre conscience de l'existence et de leur essence : « Il lui a semblé sentir au-dedans de son corps frémir et bruire tous les mots lus. Il ne peut pas livrer à brûle-pourpoint ces paroles lentes et candides qui l'ont visité en songe dans un frisson de lumière, les divulguer négligemment ; elles risqueraient de paraître naïves, sinon mièvres, et de prêter à rire. »

 

On se raccroche alors aux mots rares, ces termes puissants, curieux, pompeux parfois, qui parsèment et heurtent le texte de Sylvie Germain. Peu à peu, à mesure que l'on s'immerge dans le musicalité du texte, ce sont ces monolithes qui attirent notre attention, ces vocables choisis pour leur mystère et leur éclatante beauté : des mots-choses, des « mots-lumière » qui creusent et marquent le texte comme « un brasillement d'or ».

 

Survenir au monde, autrement que par la naissance naturelle. Survenir au monde par l'expérience révélatrice, voilà ce que cherche chaque page de Petites scènes capitales, en « forces, intactes, mais bien plus serrées et drues que par le passé. La stupeur de sa présence au monde, tout en restant de même nature, se déplace, n'est plus son origine qui l'intrigue [...] Mais carrément le pourquoi  de sa présence. » Ce qu'elle cherche, Sylvie Germain le murmure un instant, avant de se reprendre, et de reprendre sa lente étude : « la beauté, le désir, une faim joyeuse, une colère tonique. »