Philip Pullman, La Croisée des mondes (intégrale)

Clément Solym - 14.12.2007

Livre - Philip-Pullman - Croisee-Mondes - Lyra-daemon


Avoir un oncle autoritaire, explorateur et riche n’a rien de contradictoire. Simplement il faut ménager chacun de ces traits de caractère pour profiter des bienfaits ne pas en subir les foudres. Ainsi se réfugier avec son daemon dans le Salon où les Érudits se réunissent pour parler de choses graves et sérieuses, voilà qui n’allait sûrement pas lui valoir les félicitations de son oncle, Lord Asriel. D’autant qu’il n’allait pas manquer repérer Lyra, installée dans la penderie.

Je vous vois froncer les sourcils… Un daemon ? Oui. Rien à voir avec une créature infernale semant la discorde et la désolation dans le cœur des hommes. Nan. Juste une créature qui change de forme à loisir, attachée à un humain depuis sa naissance. Comment, j’en sais rien, personne ne le dit et nulle n’a l’air de le savoir d’ailleurs. Reste que Pantalaimon, le daemon – prononcez démon – de Lyra parle, comme tous ses congénères et de se faire houspiller par le Lord, ça ne l’enthousiasme pas non plus. Mais Lyra a vu le Maître y verser un poison et sauve la vie de son oncle.

Et c’est fou comme de sauver la vie de quelqu’un peut vous mettre dans une panade noire. Mais vraiment noirissime. S’il n’y avait que cela, la vie serait pourtant supportable. Mais non, évidemment. Dans la bonne ville d’Oxford, les enfants disparaissent. Pas une fugue de masse, en fait. Car nombre d’autres villes sont touchées. Ces disparitions contagieuses ont même un nom : Les Enfourneurs. Il paraît qu’ils mangent les enfants, ou bien qu’ils les découpent, ou pire encore. Certains affirment aussi en avoir croisé, mais en somme personne ne peut jurer les avoir vus. Existent-ils seulement ? Car les enfants qui s’évanouissent dans la nature n’ont rien de fantasmagorique, eux.

Lyra, comme Roger, son jeune copain qui travaille aux cuisines s’en soucie comme d’une guigne. Avec les enfants de son âge, ils jouent même aux Enfourneurs qui kidnappent les petits, comme on joue aux gendarmes et aux voleurs… Enfin, quand je dis s’en soucie, s’en souciait serait plus juste. Car lorsque son copain Roger vient justement à être enlevé, branle-bas de combat au sein de l’université. Et puis cette dame, accompagnée de son daemon singe surgit, racontant ses histoires du Grand Nord, de morceaux d’ours que l’on peut ou non manger, et hop ! Lyra relègue le souvenir de Roger à l’arrière-plan. Dame Coultner va devenir sa responsable, sa pédagogue en quelque sorte, et tout plutôt que les Érudites, trop strictes et peu aventureuses.

Bienvenue à Londres désormais, avec peu de bagages, certes, si ce n’est cet objet incongru, l’aléthiomètre, que le Maître lui a confié en partant d’Oxford. Cependant, n’est-ce pourtant pas ce même singe qui a séduit les daemon des enfants, avant qu’ils ne deviennent introuvables ? Finalement, pourquoi cette Dame Coultner recueille ces mioches par dizaines avant de les expédier dans le Grand Nord, justement ? A-t-elle un lien avec les Enfourneurs ? Non, pas elle ! Et les parents de Lyra, dont on raconte qu’ils sont morts dans un accident, pourquoi les Gitans semblent si bien les connaître. Eux aussi perdent des enfants… Et l’heure de les retrouver approche !

Bref, bref, bref, vous l’aurez saisi, Les Royaumes du Nord tient autant de l’aventure initiatique que du roman d’aventures pour adolescent. D'ailleurs, il serait de bon goût de leur arracher des mains les volumes d’Harry Trotteur qu’ils se passent sous le manteau, entre deux récrés, dans l’obscurité de toilettes mal famées. Et que ne leur proposerait-on pas en échange les Royaumes du Nord ? Plus subtil, il est vrai, plus délicat. La relation entre le daemon et l’humain (jeune ou vieux) tiendrait en haleine plus d’un psy. Surtout si l’on ajoute que le daemon, une fois la puberté passée, fixe sa forme définitive. Eh oui !

La vérité sur l'aléthiomètre...
Enfin, ne nous aventurons pas trop non plus sur le chemin d’un hypothétique second niveau de lecture, à compter du moment où ce dernier n’est pas non plus d’une évidence manifeste. Les Royaumes du Nord est un ouvrage vraiment plaisant, divertissant au possible et dont l’intrigue, fichtrement bien menée nous balade d’aventures en péripéties et de rencontres en révélation tout du long. A ce titre, la traduction ne souffre d’ailleurs pas de boulettes fâcheuses, et la fluidité du style laisse même croire que c’était écrit pour nous, petits francophones démunis.

Un peu loin d’Alice au pays des merveilles, plus prenant que le magicien binoclard paumé dans son école castratrice, on se laisse bercer par des personnages hauts en couleur, qui détiennent tous un morceau de la réalité que Lyra assemblera à mesure de son parcours. Pour un homme qui modestement ne se juge pas écrivain, mais considère qu’il « ne fait que raconter des histoires », celle-ci en est une fameuse.

L’édition intégrale compte également La tour des Anges et le Miroir d’Ambre, récompensé par le Whitbread 2001, une consécration littéraire anglaise très prisée. Et quid de ces deux autres textes demanderez-vous avec grâce ? Bien, comme il faut choisir et que l’on ne peut pas tout lire et moins encore simultanément, je n’y ai jeté qu’un plus bref coup d’œil. Et je sais pas, ça manquait d’un petit truc sur les pages où je me suis attardé. Un brin de malice qui faisait défaut, ou une exploitation moins juste. Bref, si vous avez lu les suites, n’hésitez pas à nous en faire part, nous ne manquerons pas de publier votre critique.

Et si quelqu’un peut me dénicher un aléthiomètre pour les prochains mois, avec le décodeur intégré, je saurai lui montrer toute ma gratitude.