Philippe Jaccottet, À travers un verger

Clément Solym - 12.12.2007

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Fata Morgana fait des livres que très personnellement je trouve jolis. Si, si… Avec des feuilles que l’on doit découper au couteau, une couverture à la texture si particulière et une sobriété de la présentation vraiment plaisante. Bon, ce devait être dit. Et il ne s’agit pas de plaider marketinguement en leur faveur, juste de rendre à César ce que Brutus lui avait piqué.

Après, le contenu c’est une autre paire de manches. Et je gage qu’un de ces quatre, notre cher Mario ne manquera pas de nous trouver le pourquoi du comment de cette expression.

Ce qui marque dès les premières lignes, c’est l’atmosphère intimiste que Jaccottet a donnée à son texte. N’ayant jamais mis les pieds dans un verger d’amandiers, et malgré l’absence de description scrupuleuse, on se sent partir, comme avec un vieil ami, le long des arbres fruitiers, pensant à voix haute. Aussi plonge-t-on aisément dans les réflexions que Philippe nous livre. Une ambiance confidentielle, au sens propre du terme, nous enveloppe et nous voilà partis à recueillir les aveux d’un homme.

L’impression ne m’aura pas quitté de tout l’ouvrage. Et d’ailleurs, qu’est-ce véritablement comme livre ? Pas vraiment un simple texte poétique en prose, pas non plus un art poétique et moins encore une de ces confessions-autobiographies dont l’époque nous abreuve. Non, c’est bien plus subtil. Aussi indéfinissable que les dessins qui n’illustrent pas le texte, mais le complètent. Ces traits de plume dont on ne saurait définir le sens parsèment le monologue intérieur de touches, de marques d’un passage de l’esprit.

Une rêverie, peut-être. Oui, loin de celles de Rousseau, nous participons à une rêverie où les mots, la mort et quelques arbres tiennent lieux de personnages autant que de décor. Un songe où l’on profite du temps dérobé pour penser le poète et son statut : « Poètes, ne faisons-nous pareillement que dresser des roues de plumes ? Pour la seule survie de l’esprit ou rien que pour une gloire inutile ? » Bien sûr cette réflexion obsédante, vaste héritage que traine, ou ressasse, la poésie, n’alimente qu’en partie le texte.

On découvre plutôt l’humilité des limites avouées, de la conscience affutée par les livres passés et qui « admire l’écrivain qui sait dire les jours quelconques […] parce qu’il paraît plus proche d’une « vérité » entrevue, pressentie. » Pas un désaveu de soi : un élan vers l’autre qui parle à découvert de la simplicité et la traduit dans toute sa noblesse.

Au détour d’une page, le lecteur s’enivre d’une formule presque magique. Oh, rien d’alchimique, ni de rimbaldien. Simplement une phrase qui sonne juste et tournoie quelques instants dans l’esprit, s’y fixe et nous attache aux pouvoirs du verbe. Nostalgie de la puissance évocatoire aujourd’hui perdue : « Il fut un temps où de simples mots auraient suffi à dire cela. Ces mots nous en disposons encore, mais ils n’ont plus ce pouvoir. »

Enfin, décortiquer le texte ne suffit pas à en rendre les impressions qu’il dégage. Que les réfractaires et les sceptiques se rassurent, on ne plonge pas ici dans un abîme de complexité et de formules magiques inaccessibles, au sens hermético-voilé perceptible par quelques rares élus. Toute la parole, tout le fil du monologue se déroule sans à-coups, ruisselle comme une un filet d’eau dans l’ornière qu’elle creuse.

Tout le cheminement se dévoile au plus juste. Le mot ne se déracine pas de la chose à dire, il n’anticipe pas sur l’expérience à rendre. Le mot précède, au plus juste, et accompagne l’image, pour y adhérer au plus près. À n’en point douter, on reconnaît là l’exigence de vérité criante. Se détacher du sens, c’est perdre son propre sens. « Je voulais seulement interroger un verger et le visage entrevu plus tard au travers. »

Interroger. Et partager la question autant que les questions qu’elle apporte. À travers un verger n’a rien de l’exercice dément de justification, et moins encore de revendication. Il invite à la méditation, à se pencher sur soi, partant d’un lieu, pour se percevoir et se découvrir. C’est un beau texte, simple et parlant, qui ne se dissimule pas derrière des aphorismes imperceptibles. C’est un texte chargé d’émotion à partager.

À travers un verger fut initialement publié en 2000 chez Gallimard, accompagné de Les cormorans ; et de, Beauregard. Simplement le texte est daté de mai 1971 à janvier 1974. Retrouver ce texte publié comme un morceau de poésie à part entière, c’est retrouver le regard intérieur du poète qui se révèle littéralement à travers cette promenade parmi les amandiers.

« Je constate que je ne suis capable d’écrire que sur du concret et sur du vécu », expliquait-il dans un entretien. Et indéniablement, de procurer à son lecteur cette émotion que l’on nomme poésie.