Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Photo de groupe au bord du fleuve, d'Emmanuel Dongala

Clément Solym - 24.06.2011

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Depuis maintenant quelques temps, Méréana a rejoint, sur les bords du fleuve, ce groupe de femmes libres qui cassent des blocs de rochers que l’eau découvre ou entraîne, pour fabriquer du gravier. Mis en sacs, ce gravier est ensuite revendu à vil prix à des entrepreneurs qui le revendent ailleurs avec un profit mirobolant.

Ces femmes, qui vivent chichement de ce travail de forçats, ont eu vent de l’envolée des prix à la revente du produit de leur dur labeur : le projet présidentiel de construction d’un aéroport-vitrine pour le pays crée la pénurie de matériaux, et notamment du gravier.

Naturellement, ces femmes, qui ont abouti sur ce chantier à l’issue d’histoires personnelles diverses, compliquées, lourdes, mais qui ne sont pas, pour autant, des animaux incultes, ayant décidé de tirer aussi profit de cette envolée des prix, ont confié à Méréana la lourde charge de négocier avec leurs acheteurs une conséquente augmentation du prix de vente de leurs sacs. Selon les bons principes du marchandage traditionnel, il est donc convenu de demander beaucoup pour pouvoir conclure à un niveau acceptable.

Mais la négociation prend très vite une tournure conflictuelle : les acheteurs, ne supportant pas la demande des femmes et voulant faire main basse sur les sacs déjà prêts à la vente, sont finalement repoussés par des jets de pierres. Ils reviendront, plus tard, accompagnés par la police qui tirera sur celles qui ne voulaient que protéger le fruit de leur travail, blessant grièvement certaines d’entre elles et emmenant de force les sacs et quelques prisonnières.
Commence alors un long combat de ces femmes africaines, dans un pays mis en coupe réglée par un président-dictateur, pour faire valoir leur simple droit à la reconnaissance de leur travail.

Ce livre d’Emmanuel DONGALA laisse le sentiment d'une double impression. D’abord il est une photographie vivante des malheurs de l’Afrique qui subit de plein fouet les dictatures de tous bords, les corruptions de toutes natures et le détournement à des fins personnelles de toutes les situations de pouvoir.
Mais malheurs plus particulièrement des femmes africaines qui subissent en plus le poids du machisme, de la tradition et de l’oppression dans la vie de tous les jours y compris, bien sûr, la vie de couple.

Tout ceci est magnifiquement présenté dans les histoires individuelles de ces femmes qui, pour toutes sortes de raisons, ont vu leur vie basculer et les conduire sur les bords du fleuve pour y casser des cailloux : bagnards volontaires, chacune est un exemple de l’oppression de la femme dans une Afrique d’aujourd’hui qui n’a pas totalement tiré un trait sur ses démons d’hier : la tradition (même s’il nous est difficile, à nous européens, d’être juges impartiaux sur le sujet), la religion, l’argent, la famille, le pouvoir, la dominance masculine, …
Ces vies torturées ne peuvent conduire qu’à un cri immense : la liberté et l’égalité des sexes doivent enfin dépasser l’utopie.

Mais comment faire éclater ces chaînes quand d’autres, au moins aussi lourdes, s’opposent au développement : pauvreté, misère, insalubrité, malnutrition, manque de travail, déficit de tous les services publics, corruption à tous les étages de l’état...
La liste des handicaps de l’Afrique et des Femmes Africaines est longue et Emmanuel Dongala fait de son livre un témoignage brûlant et vivant à l’appui de la condamnation des pays développés qui ne font rien de bien et les pays africains qui font tout mal : « L’Afrique Noire est mal partie » : il y a presque un demi siècle, René Dumont intitulait ainsi un de ses ouvrages ! Emmanuel Dongla confirme qu’elle n’est toujours pas bien arrivée !

Mais d'un autre côté, ce livre est d’une pauvreté d’écriture désolante.
Au delà de ce choix surprenant et parfois désagréable d’adopter la deuxième personne du singulier lorsque l’histoire donne à Méréana l'occasion de se parler à elle-même (tu fais ceci, tu dis cela, tu vas la bas), le style est décousu, pauvre, aride, sans vocabulaire. Il ressemble par certains côtés à la pauvre rédaction d’un élève certes plein d’imagination et de bonne volonté mais totalement dépourvu de qualités constructives pour son texte. Ce qui plombe diablement le propos, par ailleurs extrêmement pertinent.

Il nous semble cependant souhaitable de passer outre cette déception de lecture pour aller chercher, s’il en était encore besoin, des raisons de tendre la main à ce continent qui peine à écrire son histoire et qui laisse la plus grande partie de sa population sur le bord du chemin au profit de marionnettes locales et de vautours étrangers.

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