Pierre Assouline sur les traces de Kipling, du père à l'homme

Jean-Luc Favre - 06.02.2020

Livre - Pierre Assouline - Rudyard Kipling - seras homme fils


BIOGRAPHIE – Pierre Assouline, romancier, biographe et journaliste, s’il est connu du grand public pour ses biographies de personnages célèbres, Hergé, Georges Siménon, Gaston Gallimard, Albert Londres, Cartier Bresson, ou bien encore Daniel-Henry Kahnweiler, collectionneur et marchand d’art, est avant tout un homme passionné et curieux dont les récits sont souvent l’occasion de mieux comprendre le sens de l’histoire à travers un genre certes populaire, mais qui demande malgré tout quelques efforts de concentration pour le lecteur peu averti ou pas suffisamment initié à la pratique.



 
La biographie même romancée, reste une affaire sérieuse, car l’intimité des grands hommes s’avère parfois mystérieuse, voire inviolable pour certains d’entre eux. Cette fois-ci l’auteur s’est plongé dans la vie de l’écrivain Rudyard Kipling, rendu célèbre grâce au Livre de la jungle, et qui reçut le Prix Nobel de Littérature en 1907 alors qu’il est à peine âgé de 42 ans.

« Comme pour la plupart de mes livres il s’agit de la rencontre de deux éléments. Une interrogation ancienne autour de la question suivante : Jusqu’où un père est-il responsable du destin de son fils ? Une interrogation plus récente est liée à des lectures à Londres, sur les rapports entre Kipling et son fils et sa responsabilité dans la mort du jeune homme envoyé à la guerre en 1914, ce qui a ruiné la vie de l’écrivain. Lorsque ces deux éléments se sont entrechoqués, cela a déclenché l’écriture de ce livre », confie simplement l’auteur, avec à la clé un énorme travail de recherche. Cela va de soi ! 
 

Tu seras un homme mon fils ! 

 

Tu seras un homme, mon fils est d’abord une histoire qui lie deux hommes par la force du destin, Rudyard Kipling, déjà célèbre dans tout l’Empire britannique et au-delà — avec un dénommé Louis Lambert, professeur de lettres au prestigieux lycée Janson-De-Sailly à Paris, lequel voue à l'écrivain outre-Atlantique une profonde admiration. Nous sommes à la veille de la Première Guerre mondiale. Et les deux hommes vont finalement se rencontrer par hasard dans le sud de la France et nouer par la suite une amitié qui n’a rien d’anodin.


En effet, Louis Lambert rêve depuis des années de traduire idéalement le célèbre poème de Kipling, IF, mais il faut pour cela obtenir l’autorisation du maître et marcher sur ses pas. Kipling passe d’ailleurs à tort ou à raison, pour un personnage rude et distant et peu facile d’accès pour le tout venant. Grandeur oblige ! Il n’empêche que Louis Lambert n’entend pas renoncer à son projet de traduction.

Une amitié inattendue certes, mais également fort malheureuse qui sera rapidement assombrie par la disparition de John, fils unique de l’auteur qui meurt au combat, lors de l’attaque de Chalk Pit Wood à la bataille de Loos en 1915 à l’âge de 18 ans. Kipling bouleversé s’interroge sur sa propre responsabilité. 
 

IF, le poème magistral qui engage la fatalité ! 


Kipling, bien que père de deux autres filles Joséphine et Elsie, vouera à son fils John une affection réelle, mais contenue. En 1895, il lui dédie un long poème qui fera ensuite le tour du monde, en anglais IF, « Si », en français, mais qui ne sera publié qu’en 1910 dans Rewards and Faines. John a alors douze ans.

Sorte d’évocation de la vertu victorienne, apologique et sage en même temps, presque initiatique par le ton adopté, avec en arrière plan, les signes d’une autorité paternelle non consentie et parfois inévitablement violente, faite d’insurmontables préjugés dans une monarchie rigoriste qui laisse peu de libertés à ses sujets. Sous Victoria, pourtant reine éclairée, on marche encore à la baguette ! La guerre éclate alors, John est atteint d’une forte myopie. Son engagement dans les troupes britanniques est compromis et il est d’ailleurs plusieurs fois refusé. Mais pour le célèbre père, pas question d’avoir un fils « planqué ».

Et c’est grâce à ses multiples interventions que John est admis dans les Irish Guards avec le grade de Lieutenant. On connaît la suite tragique. Dès le premier assaut, le fils ne survivra pas, laissant face à sa conscience un père désespéré, qui lui dédiera en 1915 un second poème, My Boy Jack. Pourtant jusqu’à la veille de sa mort en 1936 il n’admettra jamais sa disparition. Il ira même jusqu’à entreprendre de vaines recherches sur le champ de bataille et dans toute la région. Mais le miracle n’aura pas lieu !  
 

La responsabilité paternelle forcément mise en cause


Pendant l’entre-deux-guerres Louis Lambert, qui a lui-même rompu les ponts avec son père depuis des années, demeurera proche du grand poète et le reverra lors d’une ultime visite à Paris en 1935, peu avant sa disparition. Lorsqu’en 1941 son propre fils s’apprête à s’engager dans les Forces françaises libres à Londres, les souvenirs affluent. Jusqu’où un père est-il responsable du destin de son fils ? Toute la question est là ! Et en quoi un poème peut-il être la clé de toute une vie ?
 
On peut aisément imaginer l’état d’esprit de l’ex-professeur de lettres révoqué pour « cause de résistance », et qui a côtoyé la souffrance de Kipling. La douleur interroge en effet et rend parfois le jugement fébrile. Lui-même n’a jamais eu de bons rapports avec son propre père. Il est donc en mesure de comprendre ce que peut ressentir un fils face à l’autorité paternelle avec ses sentiments contradictoires (attirance/répulsion). Le père que l’on admire et celui que l’on rejette presque fatalement même en silence.

« Le père imaginaire c’est le père tout puissant, c’est le fondement de l’ordre du monde, dans la conception ; comme de Dieu de garantir l’ordre universel dans ses éléments réels les plus massifs et les plus brutaux, c’est lui qui a tout fait », rappelle Lacan. De ce point de vue certes symbolique, nous ne sommes pas loin cependant d’une certaine vérité.

Le père tout puissant impose sa volonté à sa progéniture parce qu’autorité lui est donnée, à une époque précisément où l’ordre est dominant et souvent sans appel. De son côté Hannah Arendt apporte dans ce registre une autre explication. « La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur la raison commune ni sur le pouvoir de celui qui commande. » La relation entre un père et un fils est donc bien plus complexe qu’elle n’y paraît, car elle induit non seulement le principe de hiérarchie non subsidiaire, mais aussi la justesse et la légitimité de l’autorité même.

Une réponse possible qui sans aucun doute aura manqué à Kipling. Et seuls les mots finalement auront eu raison de lui. « Si tu peux être dur, sans jamais être en rage, si tu peux être brave et jamais imprudent, si tu sais être bon, si tu sais être sage, sans être moral et pédant ». Un ouvrage bouleversant ! 


Pierre Assouline – Tu seras un homme mon fils — Gallimard — 9782072791628 – 20 €


Commentaires
Je viens de commencer ce livre dont le sujet m'intéresse.C'est bien écrit et original. J'ai cru remarquer une erreur page 87 où il est question du collège Wellingtnn où étudie le fils de Kipling: on parle du manteau que Wellington portait à Trafalgar(?). Je pensais plutôt à Waterloo...

Je vais quand même lire du Kipling.
Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.