Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Placement libre, d’Ella Balaert : au cœur de l’exil intérieur.

Virginie Troussier - 13.02.2017

Livre - Littérature française - femme - identité


Le jour au-dehors, la nuit à l’intérieur. A moins que cela ne soit le contraire. La frontière est en tout cas bien marquée, entre le monde intime de la femme au centre de ce texte et celui qui l’entoure. Elle danse d’un même pas dans l’ombre et la lumière, écartelée entre l’image qu’elle croit donner et l’identité qu’elle cherche à dompter. Le personnage erre dans une vie incertaine, happée par la tentation de rompre avec des heures incolores.

 

Ella Balaert a l’art d’éclairer ces errances flottantes, ces masques multiples que l’on revêt en attendant un sursaut, un réveil identitaire. Déjà, dans Pseudo, il était question d’identité et de rôle à jouer. Placement libre nous plonge dans un exil intérieur et intermédiaire, cet état second, où l’on se retrouve face à ses doutes, ses questionnements, avant peut-être de basculer, de faire un choix. Par son écriture sinueuse, malicieuse, gorgée de cabrioles et de moments de survie, Ella Balaert cherche l’ensevelissement de soi, le repli, qui deviendra salutaire. Porter un masque pourrait être une forme de résistance, permettant d’écouter les mélodies en sous-sol.

 

L’histoire tiendrait presque en une ligne : une femme achète des billets pour aller au théâtre deux jours plus tard, mais elle réalise, une fois le paiement effectué, que le placement est libre. Elle craint alors de se retrouver au fond, derrière des colonnes et des chignons, avant de se demander finalement si elle ne ferait pas mieux de revendre ses billets. Le questionnement et l’hésitation dureront tout le livre.

 

Dans le texte, exprimé avec un « tu » constant, un ton souvent réprobateur, mais bienveillant, cette femme fait parler tout ce qui l’anime, tout ce qui la taraude, et donne à voir ce qu’elle cache habituellement. Le livre revêt alors la forme d’un acte intimiste, où l’essentiel se chuchote entre les mots, simples, concrets, nécessaires, un peu moqueurs parfois, justes. Les premières pages, troublantes du charme lisse des existences ordinaires, nous présentent une personne moderne, avec un travail de cadre, un fils, un amant. Discrète, presque effacée. Intelligemment, tout se construit dans les affres d'une respiration douloureuse entre passé et présent, visible et invisible. Ce texte, exorciste, semble le seul espace où cette femme peut dire ce qu’elle est et ce qu’elle veut. Le soin minutieux du détail et l’ironie permettent à l’auteur d’éviter le pathos de la confession.

 

 

Ce qui accroche, c’est sûrement cette urgence profonde, et le fait que ça nous parle dans une universalité de l’expérience. On s’amuse de la voir ramasser ses tasses de thé dispersées dans toute la maison, sur les étagères, les bibliothèques, à côté du lit, on ne s’étonne pas trop de l’observer manger, avec lassitude, une assiette de riz sur un coin de lavabo, de la voir reporter sans cesse ses cours de gym, on rit un peu, car on se retrouve, forcément, dans ces questionnements incessants, ceux qui paralysent mais qui doivent nous éclairer sur la route à emprunter ; la bonne, l’unique. Le récit trace peut-être, au fond, le chemin à prendre, celui qui mènera du « tu » vers le « je », qui l’autorisera à s’assumer, pleinement, à trouver son souffle, sa liberté, son ancrage, le « je » ne sera plus un autre.

 

On chemine donc avec l’auteur, on s’interroge, on s’ausculte. La femme se trouve changée, elle a gardé le nom de son ancien mari, elle voit son corps depuis toujours se transformer, évoluer, grandir, vieillir, se marquer, comment réussir à créer une identité propre, solide et immuable, dans ce monde ? Ella Balaert s’est imposée un impératif de rythme dont la règle est de ne jamais étirer, épuiser une idée pour maintenir le récit dans son muscle et dans son nerf. L’air manque tout autour, elle le sait, elle le (re)trouvera bientôt. Mais à travers ce texte, elle savoure cet état unique et précieux de la conscience. Cet entre-deux, cet abri, cette hibernation intérieure ouvrent ses poumons vides et lui permettent de trouver une respiration primitive, un dernier cri, un cri vital. 


Pour approfondir

Editeur : Des Femmes
Genre :
Total pages : 128
Traducteur :
ISBN : 9782721006592

Placement libre

de Ella Balaert(Auteur)

J'ai écrit ce roman dans une grande colère et une réelle inquiétude. Je le dédie à toutes celles et tous ceux qui se sentent exclu-e-s du monde, qui n'y trouvent pas, ou plus, leur place, et qui retournent cette injustice en violence contre soi ou contre autrui. E.B.

J'achète ce livre grand format à 13 €