Point de non-retour, d'Andre Vlatchek

Clément Solym - 12.11.2010

Livre - gaza - guerre - journaliste


Elle et lui. Deux mondes différents, pour ne pas dire opposés, deux êtres perdus entre la vie ici et « nulle part », entre l’obligation et la liberté insupportable.

Elle aurait pu être banale, cette histoire. Un homme, une femme, l’amour et des obstacles. Rien de nouveau. Mais… il y a toujours « un mais ». Ici, en l’occurrence c’est le contexte et les personnages ; issus de deux mondes différents, avec des références sociales et culturelles différentes. Karel, un grand reporter, sans racines, sans pays, sans appartenance véritable à un lieu ou à une culture. Souvent « coincé dans des casernes crasseuses près du front, ou occupé à cuisiner un président ou un premier ministre corrompu ».

Reiko, Japonaise, mère de famille, avec sa stabilité financière, sa vie bien carrée, réglée par les voyages en quête « d’images parfaites, à la recherche de fleurs de cerisiers, de sites nouvellement inscrits au patrimoine historique de l’UNESCO, d’opéras, de grands musées et de galeries d’art ». Lui, traversant le monde à la poursuite de la vérité. Elle, ignorant volontairement la politique, l’injustice dans le monde, croyant que « la beauté pouvait résoudre tous les problèmes du genre humain ». Le tourbillon de la vie qui les a fait se rencontrer et qui les sépare encore et encore.

Et cet amour impossible. Pourquoi ? Il suffirait juste de dire « on s’est connus, on s’est reconnu, on ne se perdra plus de vue ». Certes, mais il y a « le point de non-retour ». Pour lui, il n’y a pas de bonnes décisions. Il n’y a pas de solutions miracles. Quoi qu’on fasse on va souffrir, quoi qu’on décide, au moment où on a dépassé ce point, il n’y a plus de marche en arrière. Les questions de choix, d’obligations, de l’impossibilité de vivre autrement y sont pour quelque chose. On n’appartient à rien ni à personne.

André Vlatchek
Basé en partie sur l’expérience personnelle de l’auteur, le livre mélange la fiction et les faits réels. Écrit surtout en première personne, il est comme Karles, comme nous : reporteurs, envoyés spéciaux, humanitaires, à l’approche du point de non-retour… Plein de digressions, de va-et-vient, des histoires coupées, des témoignages douloureux, des moments où on se sent « pourris, émotionnellement sous-développés et contaminés ». Il le décrit, je le ressens, il se pose des questions, je les comprends, ce sont les miennes.

Comment donc abandonner la seule vie qu’on connaît ? Est-ce guère possible ? La Bande de Gaza, le Pérou, le Chili, le Timor-Oriental, ou encore l’Indonésie et tant d’autres ? Qu’est ce qu’ils vont devenir ces gens sans lui ? Sans nous ? Oui, cet ego surdimensionné… Ou peut-être seulement une obligation, envers nous-mêmes, envers ceux qui ont besoin de nous pour témoigner, pour qu’on raconte leur histoire… ?

On ne va pas sauver le monde, certes, mais on pourra toujours le montrer par images, par écrit. Peut-être quelqu’un finirait par comprendre ? Peut-être ceux, assis confortablement dans leurs fauteuils en regardant de loin toute la souffrance et la misère du monde, cesseraient secrètement de se féliciter d’être nés dans des lieux plus calmes, plus chanceux ? Ou peut-être pas… Rien ne va changer. Des pauvres et des riches, des chanceux et ceux, nés ailleurs, existeront toujours. Ce sont juste des endroits, des pays, des zones de conflits qui changeront. Après tout, il faut garder « l’équilibre » dans le monde. On le sait tous. Est-ce alors une sorte d’égoïsme qui ne nous permet pas de nous arrêter, qui nous pousse toujours plus loin, toujours à la limite ? On fait quelque chose, on n’est pas comme les autres, et au passage, on se sent mieux, on se sent meilleurs… Ou c’est plutôt la culpabilité, la responsabilité ?

On commence par abandonner nos racines, nous séparer de la sécurité d’appartenance à un lieu, un pays. On y croit. On est libre, avec cette liberté insupportable parfois, effrayée, très seuls en fin de compte, mais on est libre. Et puis à moment donné, on finit par comprendre que « cette liberté absolue poussée à l’extrême devient une absolue solitude ». Apparemment les êtres humains ne sont pas faits pour être libres, apparemment « personne n’est une île ». Mais si on a déjà dépassé le point de non-retour ? On appartient uniquement à ce monde illusoire, fabriqué de morceaux de cultures, de philosophies qu’on s’est créé. Est-ce qu’on peut encore changer ? Tous seuls ? Peu probable. Il faudrait quelqu’un qui veuille nous retenir. Il faut avant tout qu’on s’autorise à vouloir être retenus. Que quelqu’un nous dise : « Gino, pauvre con, ne va plus dans ces endroits. Reste à la maison avec moi… tant pis pour le fric. Et tant pis pour la gloire ». Peut-être cela suffira, peut-être on l’écoutera…

Le staccato des évènements passés et ceux d’actualité, des endroits, des pays, se transforme en legato, avec pour ligne conductrice la possibilité, ou pas d’ailleurs, de revenir du « point de non-retour ». Le tourbillon de la vie, des guerres, des conflits, des amours impossibles et des espoirs déçus. Quelque part à la limite de deux mondes inconcevables à exister ensemble. Malgré cela, « on peut essayer (…). C’est tout ce qu’on peut faire (…). Essayer… ».