Police : meutres en képi

Cécile Pellerin - 05.05.2014

Livre - polar nordique - psychopate - Harry Hole


Il est sans doute préférable de ne pas aborder la 10ème enquête de Harry Hole sans avoir lu  au préalable, la précédente Fantôme, au risque sinon de se sentir vite dépossédé de quelques éléments essentiels pour suivre cette nouvelle intrigue ou du moins de progresser plus lentement dans les affres d'une histoire complexe, multiple, dense, à rebondissements étonnants.

 

Passée cette précaution, vous pouvez vous jeter sans hésiter dans la lecture de ce thriller épais de près de 600 pages, vous préparer déjà à des nuits plus courtes pour en venir à bout sans traîner. Avec Jo Nesbø, impossible de faire durer le plaisir de la lecture très longtemps. En effet, le lecteur est immédiatement embarqué dans l'histoire, « sent son cœur cogner contre ses côtes », ne résiste pas à l'impatience de lire toujours plus loin, jusqu'à l'épuisement parfois, emporté par un rythme fulgurant, éprouvant mais ô combien jubilatoire. A chaque fois c'est la même posture qui se répète, avec autant de force et de plaisir.

 

Même après 10 enquêtes, Harry Hole (à l'instar peut être d'un Wallander) ne semble pas vouloir s'user ni lasser son public. Cabossé, esquinté chaque fois un peu plus pourtant, sa rage de vaincre impose notre respect et remporte notre adhésion inconditionnelle. Scorsese ne s'est pas trompé d'ailleurs en souhaitant porter à l'écran (mais le fera-t-il ?) Le bonhomme de neige.

 

Un livre à savourer sans modération donc même si le manque, assez cruel, viendra ensuite, au moins jusqu'au nouvel opus  déjà confirmé dans l'épilogue de ce  présent roman où la résolution partielle de l'enquête énerve autant qu'elle bluffe. 

 

Dans cette nouvelle histoire, toujours située à Oslo, « une petite ville bien ordonnée où l'on comptait plus d'overdoses que dans les villes d'Europe huit fois plus grandes », le lecteur trépigne. Harry Hole, n'apparaît pas dès les premières pages. Une vague inquiétude soulève son esprit. Certes, laissé pour mort ou presque, à l'issue de Fantôme, on pourrait douter un instant mais c'est bien mal connaître le héros, presque invincible désormais. Ainsi ses blessures n'ont pas eu encore raison de lui. Mais Harry a cessé d'enquêter, hors-service, simple consultant (ne peut pas porter d'arme ni procéder à une arrestation), en phase de reconstruction, sans Jim Beam mais avec Rakel et Oleg, pas loin. 

 

Mais voilà, privé de son inspecteur hors calibre, la police d'Oslo piétine depuis six mois sur une affaire de meurtres en série violents d'officiers de police qui ont en commun d'avoir participé à des enquêtes à ce jour non résolues et ce n'est pas Bellman le chef corrompu, qui va la sortir de l'impasse, plus inquiété par un patient dans le coma à l'hôpital qui, s'il se réveillait, pourrait compromettre son avenir professionnel.  Dans une ville plus sombre encore, où l'on n'hésite pas à tuer froidement, où la drogue gangrène tous les milieux, pouvoir compris ; l'espoir d'une résolution de l'affaire s'amenuise même si, face à sa complexité, brigade criminelle et Kripos unissent leurs forces, et si, Katrine Bratt,  une collègue de Bergen « une psychose ambulante », (proche de Harry) rejoint l'équipe d'Oslo.

 

Difficile d'en dire plus tant l'histoire emprunte plusieurs routes parallèles, emmène le lecteur vers plusieurs pistes sans forcément le tromper mais en le manipulant sans repos. Ainsi face à ces meurtres inexpliqués, se dresse aussi l'affaire du roman précédent, pas totalement éclaircie et se dévoile aussi, accolées, d'autres inquiétudes, d'autres menaces latentes où même un esprit  sain et pleinement concentré finit par vaciller, se déconnecter à certains moments. Mais l'auteur veille et prend soin de ne jamais égarer son lecteur trop longtemps, le dépossède volontairement d'indices, l'entraîne vers des déductions erronées mais pour mieux le reconquérir ensuite et le surprendre intensément, à l'image du meurtrier qui piège ses victimes puis les enquêteurs.

 

A ce moment-là le plaisir de lecture est à son paroxysme.

Soutenu par un rythme effréné, l'auteur passe d'un personnage à un autre, sans avertissement, de manière brusque et déconcertante pour le lecteur, le place dans un état de tension, de mise en danger permanente réellement déstabilisante mais stimulante, le fait pleinement pénétrer dans une ambiance de folie effroyable, hallucinante.

 

Enfin, grâce à un souci du détail remarquable, des personnages étoffés, dont certains maintenant sont familiers au lecteur, l'histoire convainc en tous points, brillante et sidérante. On referme le livre épuisé mais la fatigue est heureuse.

 

En parallèle, ce récit haletant est disponible en version audio, lu par Frédéric Dimnet, acteur de théâtre. 15h30 d'écoute environ (24,90 euros, Gallimard écoutez lire)