Pour trois couronnes : aventure sous les Tropiques

Cécile Pellerin - 08.07.2013

Livre - roman d'aventure - numismatique - filiation


Le nouveau roman de François Garde succède à « Ce qu'il advint du sauvage blanc », récit pour lequel il remporta huit prix littéraires dont le Goncourt du premier roman. Même s'il est difficile de récidiver avec le même succès, « Pour trois couronnes » rentre aisément dans la catégorie des livres brillants dont on savoure la lecture à chaque page, qui nous emporte loin, tel un roman d'aventures à la « Stevenson » avec, en sus, des allures de roman policier au sein desquelles s'enchevêtre avec intérêt également une inspiration plus politique et philosophique. Un livre complet, donc, qui enchantera vos vacances. Emportez-le sans hésiter. Plaisir littéraire et détente garantis !

 

Philippe Zafar, le narrateur est curateur de documents privés, profession qu'il a lui-même inventée. En fait, il se charge de classer les papiers du défunt, y met de l'ordre et de la paix et soulage ainsi la famille, pas toujours disposée à raviver chagrins et tourments. «De même que les professionnels rigoureux et sans visage assuraient la toilette mortuaire et rendaient à la famille un défunt présentable, de même un autre professionnel anonyme avait su ranger les papiers épars, et ne laisser à la famille que les choix essentiels. »

 

Sa nouvelle cliente, Hélène Colbert, veuve d'un magnat du commerce maritime lui demande de prolonger sa mission après qu'il lui ait révélé l'existence d'un court texte étrange, telle une confession qui raconte que son mari aurait reçu, dans sa jeunesse, trois couronnes d'or pour faire un enfant à une femme masquée, probablement très riche. Philippe Zafar revêt alors l'habit d'un détective et part enquêter en France d'abord puis jusqu' à Bourg Tapage, île tropicale (fictive) et ancienne colonie française (qui connaîtra des « troubles ») pour retrouver une trace de ces personnages. « Je compris le même jour que cette enquête m'occuperait à plein temps. »

 

En quête d'un enfant caché, d'un mari infécond et d'une épouse mystérieuse, le narrateur remonte la piste de Colbert, d'abord en  découvrant une nouvelle de Karen Blixen, puis en se plongeant dans les registres de la marine marchande, dans les manuels de numismatique, les livres d'histoire, les guides de tourisme et, avec l'aide de certains habitants,  il découvre rapidement les origines de ce fils inconnu et l'existence de la famille Tobias. Il se penche alors sur cette lignée si particulière reliée à Thomas Colbert, et découvre en même temps l'histoire de cette île australe où la femme est en quelque sorte l'avenir de l'homme.  «  Ce sont les femmes qui font les Insulaires […] C'est la tradition. Les hommes ça va ça vient. Seules les femmes insulaires font des Insulaires. Nos femmes sont notre trésor. »

 

Au fil de l'aventure,  toujours passionnante, le narrateur explore avec une grande finesse la question de la filiation et des origines, s'interroge lui-même (il est issu d'une famille libanaise mais vit aux Etats-Unis), pose un regard sur la décolonisation, entraîne le roman vers une réflexion plus politique, parfois philosophique lorsqu'il est question de la Vérité, avouable ou non.  Faut-il garder le silence ou risquer l'embrasement de Bourg Tapage ?

 

De temps à autre également, l'histoire s'étoffe de savantes digressions en numismatique mais elles profitent aussi au vagabondage du récit. Cette tonalité érudite, tout comme les belles et longues descriptions de la nature exotique («  les verts de la végétation sortant de la nuit, tous fondus en un émeraude indistinct et progressivement différenciés ; le bleu outremer du lagon, naissant d'un gris foncé comme d'un malentendu ; le brun-rouge des terres au flanc des collines ou dans les saignées des chantiers ; le ciel blanc qui se révélait soie-grège, de plus en plus profond, léger, toute en délicates irisations ; le gris de l'asphalte velouté après la pluie, aux éclats de mica, choisissant à son tour d'être une couleur vraie. Le jaune n'apparaîtrait qu'en dernier, une bonne demi-heure plus tard »),  le rythme posé ou encore l'écriture classique, parfois désuète, offrent au roman un charme élégant, assez rare mais désormais propre à François Garde,  écrivain hautement recommandable et terriblement réjouissant.