Première de la classe, à sombrer et périr

Victor De Sepausy - 09.01.2019

Livre - Bonne élève - Noir sur Blanc Notabilia


ROMAN ÉTRANGER – Dans un monde de réseaux sociaux naissants, imbriqué, étriqué entre le post 11 septembre et le futur Brexit, il faut avoir confiance en l’avenir. Suivre des études en Angleterre, loin de chez soi — l’Argentine n’est qu’à quelques heures, mais la violence du déracinement…
 


La peur de l’échec, la fuite en avant qui nous embarque : courir plus vite, plus loin pourvu que l’on ait le sentiment d’échapper à la déconvenue qui galope paisiblement. Revenue en Angleterre, où elle avait suivi des cours d’histoire de l’art, elle vit avec le poids des responsabilités. Son père est décédé, et avec l’héritage laissé, sa mère lui octroie une année pour trouver une situation.

Elle était revenue en Argentine, espérant trouver du travail, mais là-bas, la crise a frappé également : le retour britannique est inévitable. Elle ? Son identité, comme un reflet de l’époque, reste inconnue, comme diluée dans l’incertitude qui gagne et la ronge.

Célibataire, ce pays incarne aussi un refuge, loin de l’oppressante mère, bien qu’elle trouve des moyens pour s’asséner les paroles les plus dures. Heureusement, se dit-elle, que le père est mort : des déceptions qu’elle, dans un échec complet, lui provoquerait, il mourrait d’une nouvelle crise cardiaque.

Alors elle, redoutant la solitude, la peur, l’échec, se mutile, blâmant chacune de ses erreurs. Violenter le corps quand l’esprit ne parvient plus à trouver d’équilibre. Elle qui était bonne élève découvre que l’application ne sert à rien pour trouver un emploi : qu’avoir été bonne élève ne change rien. De l’automutilation à une anorexie facilement supposée, l’âpreté du monde s’amplifie.

Même dans ses relations amicales, avec Anna, qui vit à Londres avec son mec, Thomas, il faut que la violence intervienne : elle admire cette amie, la jalouse et finit par intégrer leur couple étrangement. L’une des étapes de cette descente aux enfers organisée méticuleusement.

Probablement parce que le père l’avait encouragée à étudier, malgré la famille humble, aux moyens modestes. La figure paternelle persistante la pourchasse : des encouragements de l’enfance, la voix est devenue celle d’un fantôme vengeur. Ne pas décevoir, en mémoire du père. Et pourtant…

La première personne de ce roman est une voix terrible : une brutalité féroce, sans aucun recul sur le monde, qui nous enferme dans un circuit fermé. Vase clos sans échappatoire. Et qu’importe le mea culpa entamé : aucune rédemption ne sera possible. Tout n’est que compte à rebours, dont la finalité sera d’aboutir à l’échec inéluctable : une fatalité prédite par la mère. La fille n’y coupera pas.

Une lecture qui s’accompagnerait parfaitement du texte d’Eduardo Sacheri, plus léger, La nuit de l’usine (Ed. Héloïse d’Ormesson, trad. Nicolas Vérin). Il racontait la crise financière terrible que traversa l’Argentine en 2001. Ce fut l’époque de corralito, où les habitants furent littéralement parqués en termes économiques, avec des restrictions écrasantes au quotidien.


Pour le plaisir de la langue, les hispanophiles profiteront de l’auteure, Paula Porroni, en version originale, lisant un extrait de son texte.



On ne parlera pas de roman psychologique, si loin de la réalité : c’est le roman de la Faucheuse. De celle qui sème l’espoir à tout vent, mais derrière laquelle ne poussent que des fleurs mortes. La peur de n’être pas à la hauteur ne paralyse plus : elle gangrène, comme un cancer mental. Sans même le droit d’être considérée comme victime de quoi que ce soit.


Paula Porroni, trad. par Marianne Millon (espagnol) – Bonne élève – Notabilia – 9782882505460 – 15 €

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