Prends garde : Milena Agus et Luciana Castellina , un même combat

Cécile Pellerin - 02.02.2015

Livre - Italie du Sud - injustice sociale - pauvreté


 Ce livre, étrange dans sa construction bipartite, s'aborde d'un côté comme de l'autre. Réalisé à la demande de l'éditrice, il propose au lecteur une double lecture d'un fait-divers survenu en Italie dans la région des Pouilles juste après la seconde guerre mondiale. Quatre sœurs recluses dans leur château,  les sœurs Porro, vont être la cible de la révolte populaire d'ouvriers agricoles affamés. Deux d'entre elles vont mourir sous les coups d'une foule désespérée et en colère, le 07 mars 1946.

 

Si l'on veut comprendre les origines d'un drame aussi barbare, presque insoutenable, mieux vaut alors commencer par le texte de la journaliste et femme politique de gauche Luciana Castellina, qui décortique de manière précise, extrêmement fouillée, tous les événements passés qui ont, peu à peu, façonné et même légitimé, en tout cas rendu inévitable cette révolte du peuple qui souffre, qui a faim, à peine remis de longues années de guerre, ignoré par les riches propriétaires terriens, dépossédés de tout, même de l'essentiel : sa dignité.

 

La plupart des habitants de la région des Pouilles est pauvre. Des ouvriers agricoles qui se vendent chaque jour aux plus offrants sur la place du marché de Brindisi, des soldats issus des deux guerres précédentes et des colonies déchues, des émigrés qui ne savent plus où aller, tous privés de la liberté nouvellement offerte par les Alliés. Aucun gouvernement ne semble véritablement se soucier d'eux, aucune évolution vers un avenir plus prometteur n'émerge de la guerre, de la chute du fascisme et de Mussolini. C'est toujours la guerre après la guerre, la faim et un immense sentiment d'injustice qui tenaillent et rendent le peuple violent, fou et déterminé. La lutte des classes est explosive, les affrontements sanglants, d'autant plus qu'un décret pour aider les plus pauvres n'est pas suivi des faits par les propriétaires terriens.

 

D'un abord pas spécialement aisé pour un lecteur de littérature et non spécialiste de l'Histoire italienne, ce court texte,(très rigoureux, parfois complexe) pour peu qu'on s'y concentre un moment, apporte tout de même un éclairage indispensable sur cette guerre civile et aide à comprendre comment une région, dont la ville Brindisi fut pourtant capitale éphémère du royaume d'Italie en 1943, celle de Tarente, lieu du débarquement allié, va sombrer dans le chaos et les émeutes et faire de la ville Andria, un lieu de crimes abominables que la justice mettra beaucoup de temps à éclaircir.

 

Si la chronologie à l'issue du récit est une aide utile à la compréhension du déroulement des événements, une carte de la région aurait pu, de même, faciliter certaines représentations.

Au final, les faits historiques semblent vouloir contenir un message bien plus universel et contemporain,  résonnent comme une mise en garde contre les risques d'une société injuste. Sans partage, il devient difficile de prévenir les frustrations et d'empêcher les révoltes. Chaque jour en témoigne.

 

Imprégné de ce contexte particulier et assez ardu, c'est avec beaucoup d'aisance ensuite, comme une récompense, que le lecteur s'empare du récit sensible de Milena Agus et découvre l'existence des sœurs Porro à travers leur amie narratrice, créée de toutes pièces, à l'intelligence fine, empreinte de fantaisie et de liberté, exaltée, attentive et rêveuse, à l'écoute du monde qui l'environne et gronde.

Dans une ambiance propre à Milena Agus, douce et fragile, presque sensuelle,  la femme qui raconte  est le lien intime entre le château feutré des sœurs Porro et la réalité extérieure ; elle ne juge ni ne condamne personne, mais peu à peu, prend conscience, s'éveille et s'intéresse à ce peuple menaçant

et désespéré, entre en révolte sans fracas. 

 

 

A travers son regard, les quatre sœurs Porro, sont quatre vieilles femmes attachantes et innocentes, confinées dans une époque révolue,  toutes occupées à broder ou à prier, bien éloignées de la misère et du chômage, silencieuses de toutes revendications sociales, assoupies et tranquilles, sans effusion ni regain, presque immobiles dans leur palais où seules la solitude et la résignation sont en mouvement, régissent leur existence morne.  « Une existence couleur gris souris ». Elles ne font qu'une, immuables face à la révolte qu'elles n'entendent pas,  vivent dans le déni le plus absolu, prisonnières, elle aussi, d'un système qui ne fonctionne plus.

 

Aussi le lecteur se fige d'émotion lorsque les paysans s'acharnent sur elles, il est le témoin impuissant mais instruit de la révolte (grâce à Luciana Castellina), horrifié par la sauvagerie des paysans mais éprouvé avec autant de force par l'injustice qui les conduit à ces massacres.

 

Interpellé, captivé, bouleversé par l'intensité romanesque, il rebascule alors vers l'Histoire, y pénètre avec plus d'intérêt et de conviction. Dans son esprit et sa mémoire, les récits ont désormais fusionné. Les sœurs Porro sont devenues le symbole de la guerre des Pouilles.

 

"Seul le roman peut rétablir ce que l'Histoire ne transmet pas au travers des documents et révéler, par le biais de l'imaginaire et de la sympathie, cette part d'Histoire qui s'est perdue."