Prisonniers de la liberté : migrer en Argentine, espoirs et désillusions

Nicolas Gary - 02.12.2019

Livre - prisonniers liberté - Argentine migrants Italie - Luca Fulvio


ROMAN ÉTRANGER – Avec Luca di Fulvio, les événements importent autant que les personnages. Et l’ensemble s’entremêle avec une déconcertante simplicité, teintée çà et là de cruauté. Et tout commence cette fois bien loin de l’ancienne Europe, épuisée de ses querelles internes, de ses guerres. De l’héritage familial écrasant. 



 
Il y a Rocco, qui s’est débattu contre la mafia à Palerme. Rosetta, fuyant la Sicile et la cupidité des hommes. Et Raechel, prête à tout pour échapper à la faim et l’ignorance qui sévissent à Soročincy. Trois êtres qu’emporte le destin, vers Buenos Aires. L’Argentine. Un Nouveau Monde. Un vent soudain de liberté qui peut souffler.

Aucun des trois ne connut une existence paisible : Rocco soumis à un ponte de la pègre, Rosetta fille d’une femme battue, devenue elle-même paria dans son village, et Raechel, 13 ans, dont la belle-mère voudrait qu’elle se plie aux lois rigides et rétrogrades de la communauté juive de Pologne.

Ceux qui vivent d’espoir meurent de faim, oublie le dicton, mais aucun des trois ne laissera s’échapper la chance d’une liberté à conquérir. Le bonheur se paye au prix fort, une réalité que tant d’immigrants ont affrontée, car tel est le coût d’une vie meilleure.   

Sauf que ce monde autre, qui n’a finalement rien de nouveau — les hommes restent des hommes, mesquins, pernicieux, sournois — se découvre à eux dans sa plus triste vérité. Comme le disait Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Il faut que tout change, pour que rien ne change. » 

Et personne ne se fuit vraiment, en quittant son pays : Buenos Aires n’a rien de différent des querelles de villages italiens ni des pogroms de Russie. Une fois cet horrible constat fait, chacun des trois va relever la tête et chercher à vivre, bravant les larmes et virevoltes sinistres du sort. 
 
Plongeant dans un XXe siècle naissant, Di Fulvio profite de ce bond dans le temps pour nous rappeler le monde moderne. Le devenir des migrants, si connu en Italie qu’il attise la haine et renforce le nationalisme d’un Matteo Salvini. Pire : il offre l’eau d’un moulin de xénophobie, qui soudainement ne se préoccupe plus des injustices. 

L’histoire, Di Fulvio l’aime pour ce qu’elle nous parle de notre époque — à l’instar du trafic de prostituées de cette association Zwi Migdal, que l’on baptisa Varsovia. À Buenos Aires, elle organisait des ventes aux enchères. De 1912 à 2019, la cruauté n’a rien perdu de son farouche appétit. 

Un roman merveilleux, passionné, où l’espoir, cette force si captivante, peuple chaque page, chaque pas. Le départ marque le premier élan de l’espoir. Les écueils qui l’attendent ne manquent pas : ni les peines ni les souffrances ne seront épargnées au lecteur — des scènes de violence sans filtre, brutales.

Et des migrants qui, comme le raconte Luca di Fulvio lui-même, ne diront pas « Je suis originaire d’ici ou de là », mais « Je viens d’un bateau ». Ce même navire qui m’a donné l’espoir, avant que la vie ne me rattrape. Et que je me batte.


Luca Di Fulvio, trad. Elsa Damien – Les prisonniers de la liberté – Slatkine –  9782889440962 – 23 €


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