Propriété privée : de Desperate Housewives à Cluedo, sale temps pour les bobos

La Licorne qui lit - 27.09.2019

Livre - Julia Deck - Propriété privée Minuit - rentree litteraire 2019


ROMAN FRANCOPHONE - Je vous arrête : je ne vous donnerai aucune explication quant à mon absence prolongée des colonnes d’ActuaLitté. Je suis et je reste un animal fabuleux. Par conséquent, je fais ce que je veux. Je n’accepterai aucun reproche, ni critique ou jugement à l’emporte-pièce. J’ai pris un congé sans solde et me suis envolée, loin, ailleurs.
 
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Mais voilà mes licornettes et mes licorneaux, vous ne pouvez ignorer que nous sommes en pleine rentrée littéraire. Tout Saint-Germain est sens dessus-dessous ! 524 romans – ou un peu moins d’après les rumeurs? -, je ne peux définitivement pas manquer ce temps fort de l’année ! Et, suite au visionnage d’une célèbre émission, dont je tairai le nom, j’ai eu envie de revenir. Pas tant en raison de la qualité du programme. Entre les « s’il ne faut retenir qu’un livre, c’est le vôtre », les « vous signez un roman remarquable » et les « c’est assurément le futur Goncourt », j’ai rencontré une auteure : Julia Deck. J’ai rabattu mes ailes, retrouvé mon cirrus de lecture et m’y suis remise sérieusement. Et grand bien m’en a fait….
 
Qui n’a pas envisagé de déménager à la campagne pour échapper au désordre et brouhaha de la ville ? Qui n’a pas rêvé de devenir propriétaire d’une jolie villa avec jardin au cœur d’une « zone verdoyante de moindre densité » ? Certains se résignent à leur sort de locataire ; d’autres sautent le pas. Certains dépendent des vibrations électriques des mégalopoles ; d’autres abandonnent leur T4 sans ascenseur dans l’espoir de respirer l’air à pleins poumons. Dans Propriété privée, Julia Deck nous raconte l’un de ces couples parisiens, qui fatigués de la pollution et l’exiguïté de leur balcon, prennent le chemin de l’exil. « (…) notre choix s’est arrêté sur une petite commune en plein essor. » Jubilation à l’idée de posséder leur chez-soi, les réjouissances ne seront que de courte durée.
 
Car, comme l’a si bien affirmé Pierre Desproges, « le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme ». Les Caradec vont en effet découvrir les joies du voisinage : Lecoq, Taupin, Benani, Lemoine, et autres familles intrusives vont transformer leur rêve en cauchemar, leur paradis en enfer !
 
Forçant le lecteur à faire preuve d’imagination, la narration à la première personne laisse planer un voile de mystère et de non-dits autour de ce couple migrateur. Les Caradec. Elle, la narratrice, travaille dans le réaménagement urbain. Lui, abruti par les médicaments, travaille sur sa dépression. Les voilà plongés dans un épisode de Desperate Housewives. Sorte de Wisteria Lane à la française, la prometteuse banlieue pavillonnaire se révèle vite être un microcosme clos, étouffant, sous surveillance constante. On s’observe, on s’épie, on se critique. Surtout on subit. Les disputes, les travaux, les brocantes, les fêtes, les adultères. Les moments d’intimité s’évaporent, tout se sait, tout se dit, tout se déforme. Big Brother vous regarde. TOUT LE TEMPS.
 
Alors, subrepticement, sans s’en rendre compte, les époux Caradec, poussés dans leurs retranchements, commencent à dessiner des plans funestes : « J’ai pensé que ce serait une erreur de tuer le chat, en général et en particulier, quand tu m’as parlé de ton projet pour son cadavre. » L’ambiance s’assombrit. Le gros rouquin est retrouvé éviscéré et Annabelle Lecoq, la jolie, et non moins exaspérante voisine, disparaît sans laisser d’adresse. Chacun en va de son hypothèse. Chacun devient suspect aux yeux de l’autre. Bree van De Kamp devient Madame Pervenche. Début de la partie de Cluedo.

Du roman sociologique, Julia Deck glisse vers le thriller psychologique. Car oui, au-delà des intrigues et des manigances, il s’agit bien d’une analyse de fond de certaines de nos obsessions et déviances, exacerbées en cas de promiscuité extrême : « Sous le parasol, tu lisais des anthropologues. Tu t’intéressais à la formation des communautés, à leurs mœurs, à la manière dont elles se soudent et se perpétuent, à leur destruction inévitable. »

Petite claque portée aux bobos parisiens, qui s’expatrient en périphérie en vue d’un retour aux sources supposé salvateur, Propriété privée envoie aussi une charge violente contre l’incohérence des politiques actuelles d’urbanisme. Développement incontrôlé des villes, exode massif et invasion des campagnes, hausse des prix et coûts environnementaux : jusqu’où doit-on aller pour désengorger les villes ?
 
Et évidemment, Julia Deck lance une attaque en règle contre notre passion inavouée pour l’exhibitionnisme. Comme sur Facebook, Twitter, Instagram, les personnages du roman s’exposent, se mettent en scène, se dénudent. Et s’offusquent d’être en retour scrutés à la loupe par leurs voisins. Et tout naturellement, pour se rassurer de la complétude de leur propre existence, ils sabordent le bonheur des autres.
 

 
Julia Deck chatouille, pique et frappe là où ça fait vraiment mal. On rit jaune, on grince des dents et on ressent un peu de gêne, un peu de honte. Non, ne mentez pas, vous aussi vous aimez éplucher les photos de vacances de votre collègue Sandrine, surtout celle où vous découvrez qu’elle a de la cellulite ; vous aussi, vous enragez quand votre voisin Charles laisse ses cadavres de bouteilles sur le palier ; et vous aussi, vous pensez fortement que vous retirez dans une ferme du Larzac pour élever des chèvres constitue une heureuse alternative à votre train-train quotidien.

Caustique, cruel et d’un réalisme effrayant, Propriété privée vous fera peut-être changer d’avis… Et surtout, avant de vous lancer de l’aventure de la propriété, gardez en tête le fameux proverbe mauritanien « Renseigne-toi sur tes voisins avant d’acheter la maison. »
 
Je reviens vite promis, le ciel d’automne, les feuilles qui jaunissent, et les écureuils qui grignotent des marrons ont toujours eu une incidence positive sur ma créativité… À défaut d’explication, je m’excuse d’avoir cru que l’herbe serait plus verte dans le pré d’à côté.


Julia Deck - Propriété privée - Minuit - 9782707345783 - 16 €



Dossier - Rentrée littéraire 2019 : romans auteurs, prix 


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Pour approfondir

Editeur : Minuit
Genre : littérature
Total pages : 176
Traducteur :
ISBN : 9782707345783

Propriété privée

de Deck, Julia

Il était temps de devenir propriétaires. Soucieux de notre empreinte environnementale, nous voulions une construction peu énergivore, bâtie en beaux matériaux durables. Aux confins de la ville se tramaient des écoquartiers. Notre choix s'est porté sur une petite commune en pleine essor. Nous étions sûrs de réaliser un bon investissement.Plusieurs mois avant de déménager, nous avons mesuré nos meubles, découpé des bouts de papier pour les représenter à l'échelle. Sur la table de la cuisine, nous déroulions les plans des architectes, et nous jouions à déplacer la bibliothèque, le canapé, à la recherche des emplacements les plus astucieux. Nous étions impatients de vivre enfin chez nous.Et peut-être aurions-nous réalisé notre rêve si, une semaine après notre installation, les Lecoq n'avaient emménagé de l'autre côté du mur mitoyen.

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