Pseudo, d'Ella Balaert

Clément Solym - 17.11.2011

Livre - Pseudo - Editions Myriapode - Ella Balaert


Ella Balaert s'amuse. Du moins, en apparence.

Avec Pseudo, l'auteur use et abuse des prothèses identitaires, ces avatars de soi. Un homme, une femme engagent une correspondance sur le net, mais l'un(e) des deux n'est pas celui que l'autre croit. Jeanne, Sophie, Alice et Ulysse vont s'égarer dans les cartes numériques du tendre, où la «vie réelle» leur paraîtra vite un continent hors d'atteinte.


Et si chaque nouvelle rencontre n'était qu'un petit suicide? Un acte irréfléchi d'abdication de soi ? 

 

Pseudo constitue un apport sérieux sur la question, en adaptant la forme romanesque aux nouvelles relations. Si Sophie se réjouit de cette nouvelle rencontre avec Ulysse, le livre ne dissimule pas sa mise en garde : dans ce nouveau comptoir des personnalités électroniques, on peut ressortir différent, comme fasciné par la froideur mortifère de son écran


Afin de suivre ces personnages pris au piège dans le jeu des sentiments, l'auteur choisit, avec finesse une forme originale, faite exclusivement d'échanges d'emails et excluant toute narration. Aux courriers envoyés à ce cher Ulysse, s'entremêlent les messages privés des trois femmes qui assistent malgré elles à cette fugue immobile et potentiellement infinie d'elles-mêmes. Un récit qui dépasse de bien loin le seul thème des échanges sur la toile.


C'est l'extrême solitude et le rêve de la combattre dans le présent éternel qui en sont le sujet. Au fil de leur odyssée contemporaine, les personnages fantasment et commencent à perdre pied.  

 

La force du roman est de réussir à orchestrer un certain crescendo dans cette « aventure ». 

Pseudo mérite qu'on aille au-delà de la scène de genre, au-delà des liaisons dangereuses, pour apprécier la plongée profonde dans un enfer intérieur.


Pseudo est comme un livre sur l'exil. Les personnages se perdent complètement, se falsifient et s'éloignent d'eux-mêmes. En s'engouffrant dans cet abîme virtuel, ils deviennent autres et aliénés. La dernière partie du roman aborde ainsi l'ultime dérive, à la fois terrifiante et passionnante.

 

Dans cette réflexion sur notre époque et ses nouveaux comportements, sur l'identité et la virtualité mais aussi sur l'ultra-moderne solitude, Ella Balaert frappe fort avec la distance qu'elle réussit à créer. L'auteur est derrière, comme un chef d'orchestre, on l'imagine cachée, mais elle ne s'immisce jamais dans le texte. Elle ne dit rien et nous laisse face à l'histoire qui se débobine parfaitement, au fil des mails.

 

Ce livre intense est lui-même addictif. On le lit d'une traite. Ella Balaert écrit dans une langue où chaque phrase claque à l'oreille. Ce roman s'avère un beau et vénéneux texte littéraire.