Quand Iegor Gran infiltre le KGB

Clara Vincent - 20.01.2020

Livre - Les services competents - Iegor Gran POL - URSS KGB dissidence


ROMAN FRANCOPHONE - Moscou 1965. « Ainsi pense, en me tenant dans ses bras, le lieutenant du KGB Evgueni Feodorovitch Ivanov, venu faire une perquisition chez moi – j’avais neuf mois.» Ainsi Iegor Gran a rédigé le second paragraphe de la quatrième de couverture de son dernier roman, Les Services compétents. Mais s’il apparaît lui-même dans son livre, ce n’est pas pour parler de lui, mais plutôt de son père, l’écrivain russe Andreï Siniavski.

 



La perquisition le concerne. Soupçonné par le KGB de remettre en cause l’idéologie du parti soviétique dans ses écrits, Siniavski a fait l’objet d’une traque que Iegor Gran retrace ici, jusqu’à son envoi au Goulag. Toutefois, bien qu’inspiré de faits réels, Les Services compétents n’en demeure pas moins un livre qui fait la part belle au pouvoir de l’imagination.
 
Cela, Iegor Gran le tient de son père. Car le crime imputé à Abram Tertz – c’est le nom de plume d’Andreï Siniavski, en référence à un voyou juif, légende d’une chanson populaire ukrainienne – est d’avoir voulu attenter au canon esthétique dominant dans la littérature russe en mêlant la réalité à la fiction. Et par là-même, de faire œuvre d’anti-soviétisme.

Tout commence en 1959, lorsqu’il fait paraître dans la revue française Esprit, un texte intitulé Le Réalisme socialiste. En tant que publication clandestine et de par son titre même, il y a de quoi doublement alerter la vigilance du KGB. Cet organe qui, tel que le stipule le protocole n°200 du 9 janvier 1959 du Præsidium du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique, « se doit de surveiller attentivement les tentatives secrètes des ennemis du pays des Soviets […]». C’est que ce texte, quoique non ouvertement critique, révèle une tendance au pamphlet où « le réalisme socialiste, genre majeur dans lequel s’écrivent les grands romans soviétiques depuis Gorki, se peignent les toilent et se sculptent les pierres, s’en prend plein la figure, sur un ton sarcastique, désagréable.»

 

Esprit caustique en pays soviétique

 
Héritant de cette même appétence paternelle pour la chose littéraire, Iegor Gran revient sur son histoire familiale en faisant le choix – force de la fiction – d’adopter le point de vue des services de renseignement soviétiques. Et d’y insuffler un esprit tout empreint d’ironie qui caractérise aussi l’œuvre de son père. Il faut dire que  l’affaire Abram Tertz les a mobilisé  six années durant, remettant par là-même en cause leur supposée… compétence.

Pour le lieutenant Ivanov, en charge de l’opération, le constat est amer. Feignant de se ranger de son côté, Iegor Gran ne fait en réalité que redoubler sa peine, affirmant avec malice que « Le lieutenant a raison : il est inconcevable, quand on y réfléchit en prenant du recul, que les meilleurs services compétents du monde aient mis autant de temps à compléter le puzzle. S’ils avaient su que l’affaire prendrait ces proportions… À partir d’un article de rien du tout, paru en France dans la revue Esprit… Une crotte de nez…»
 
En filigrane de l’enquête menée par le lieutenant Ivanov, Les Services compétents dessine un tableau de l’URSS où la rigidité de l’ordre le dispute à l’absurde généralisé. Le pays a beau être sorti des heures sombres du stalinisme et connaître sa période de « dégel », le brûlot de Siniavski signe en effet l’embrasement de l’esprit de dissidence qui entamera la déstabilisation du régime soviétique à l’aube des années 60. Puisque malgré la mission du KGB, « système immunitaire de la patrie », de préserver l’Union des républiques socialistes soviétiques contre le virus capitaliste, celui-ci se répand insidieusement dans les esprits du peuple qui, en soif de liberté, lorgne sur l’extérieur et le mode de vie occidental.
 
Si la satire et le burlesque donnent le ton au roman de Iegor Gran, il ne se résume pas pour autant en une simple condamnation de la Russie du début des années 60. La manière dont sont campés les personnages permet en effet de frayer la voie à une certaine complexité. À travers notamment le rapport tout relatif que chacun entretient avec le Parti communiste, et qui agit ici comme un révélateur des contradictions et des limites de son idéologie.

Aussi y croise-t-on tant des figures à la loyauté irréprochable, tel Ivanov prêt à tout sacrifier pour servir la cause du Parti quitte à renoncer au confort personnel, que d’autres qui, mues par des ambitions toute personnelle, n’hésitent pas à trahir leur conviction profonde.

Et puis il y a ceux, dont André Siniavski fait partie, qui entendent bien mettre fin à l’hypocrisie en s’emparant de l’art comme moyen d’émancipation, et de marche vers le progrès. Avec ses Services compétents, Iegor Gran prolonge ainsi la geste de son père, et lui rend par là-même un bien bel hommage.
 
 
Iegor Gran – Les Services compétents – P.O.L – 9782818049174 – 19€


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