Quand Jeanne d'Arc était punk et mettait le feu au royaume d'Angleterre

Béatrice Courau - 19.09.2018

Livre - Et j'abattrai l'arrogance des tyrans - Marie Fleur Albecker - Aux Forges de Vulcain RL2018


ROMAN FRANCOPHONE - Essex, Angleterre, Printemps 1381. C’est l’histoire d’une révolution. C’est l’histoire de toutes les révolutions. C’est l’histoire des tournants de la vie d’une femme. C’est l’histoire de toutes les femmes. Pour sa première incursion dans le roman, Marie-Fleur Albecker met en scène une héroïne punk et universelle. 

 


 

Qui est Joanna Ferrour? Simple paysanne, elle a eu son lot de problèmes, entre viol et remariage mal assorti, mais qui s'en soucie? , et survit tant bien que mal dans la campagne anglaise de ce milieu du XIVe s. Mais Joanna a un cerveau, enfer et damnation, et s’isole dans le marais, pour avoir la paix.

 

En attendant, elle écoute et ne dit rien. Elle sait très bien n'en penser pas moins, voire désapprouver en silence: c'est un art qu'on apprend aux petites filles dès leur plus tendre enfance.

 

Et lorsqu’arrive la révolte contre un impôt aussi arbitraire qu’injuste, elle y voit un moyen d‘échapper à l’assignation à résidence des pauvres et des dominés, des serfs, des femmes.

 

Car Dieu a déjà puni le peuple, la Peste Noire a emporté des millions d’âmes, les rois ont fini le travail par leurs guerres absurdes. Que reste-t-il aux gueux sinon l’espoir d’obtenir justice?

 

Et Joanna va se mettre en marche, à l’assaut de Londres, au milieu d’une cohorte de laissés pour compte dont les motivations sont quelque peu hétérogènes, et prendre conscience par le jeu du collectif de son individualité.

 

Etant l’une des seules femmes de cette escouade, qui brandit sa hâche comme La liberté guidant le peuple, elle pense autant que ressent l’injustice sociale, collective et individuelle, en tant que femme. Pour finir par devenir une Jeanne d’Arc malgré elle, mûe par ses convictions autant que par l’injustice de sa condition. 

 

Si Joanna occupe le centre de ce texte, il n’en demeure pas moins que la galerie de portraits, sans jamais tomber dans la caricature. est fort pertinente : le pauvre hère devenu symbole de l’oppression et qui n’aspire finalement qu’à rentrer chez lui, le leader, quelque peu interpellé par Joanna, sa force sa fougue et son indépendance salutaires, le prédicateur, la reine mère, l’enfant roi, les conseillers fourbes... Ce serait les Chouans fimés par Tim Burton, coaching d'Alexandre Astier. 

 

Et il sera aussi question de corps, d’odeurs, de peaux, de sexe et de ripailles, de bouches à nourrir et à mordre, de désir, de son absence, de l’amour, dans cette faim d’ogre qui meut les révoltés. Faim de justice, d’équité, de pouvoir aussi, car nul n’y échappe n’est ce pas?

 

Court roman d’aventure pugnace et pétri d'humour, vache ou noir, c’est par la langue que surgit la résonance de ce texte : le narrateur omniscient nous fait plonger dans les entrailles révoltées et si perspicaces de Joanna, jouant des registres de langue. Tantôt grossière et vernaculaire, tantôt précise et précieuse, d’une singulière et irréfutable modernité, la collision entre le « roman historique » et notre langage contemporain, d’abord déroutante, en fait son essence.

 

Mais il faut hélas partir du principe que les hommes veulent du pouvoir, une ambition peu compréhensible si vous voulez mon avis : pourquoi notre civilisation n’a-t-elle pas tenté de vanter les mérites du bonheur, plutôt, voilà une chose qui est tout de même un peu forte de café, café que nous produisons d’ailleurs à grands frais d’esclaves. Ici, en 1381, il n’y a plus d’esclaves mais des serfs (qui sont sans doute les descendants des esclaves), gens qui ne sont pas esclaves, mais non libres (attention, c’est subtil) : exploitants de la terre du seigneur, ils lui doivent des services, les corvées, et n’ont théoriquement pas le droit de déménager comme ils veulent, sauf quand le seigneur a vraiment le dos tourné. Je simplifie, mais bon, c’est l’idée générale. Quand il s’agit de la privation de liberté, l’humain est toujours inventif ; on pourrait se dire qu’il dirigerait ses capacités d’innovation plutôt sur le clitoris, par exemple, mais non : prison, servage, esclavage, bracelet électronique, camp, maison d’arrêt, panoptique, cul-de-basse-fosse, oubliette, cage, chaînes, et j’en oublie.

 

L’universel est atteint : au-delà des temps des lieux et des événements, la permanence des situations, des constats entraîne autant de découragement (non rien n’a changé…) que d’espoir né de ce joyeux foutoir entre langue et révolution. 


Et les questions posées au-delà, quid de la violence politique au nom de la justice sociale? Que fait-on quand une révolution échoue? résonnent longuement.
 

Changeons ce monde qui jamais ne change : mes soeurs partons au front, laissons les hommes derrière nous, « ils raconteront à la veillée les exploits que nous aurons accomplis. Non sans s’en attribuer les mérites et la gloire. »


 

Marie-Fleur Albecker - Et j’abattrai l’arrogance des tyrans - Aux forges de Vulcain - 9782373050424 - 18 €
 

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